mardi 13 avril 2021
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Violences en famille, par Sylvain Boulouque

Dans un texte important sur les enfants maltraités (Les indésirables, les oubliés de la République, Michalon, 2021), Françoise Laborde et Michèle Créoff après voir analysé le sort des enfants victimes de violence soulignent que les violences sexuelles intrafamiliales demeurent parmi les crimes les moins punis et que la société a, jusqu’à maintenant, mis la poussière sous le tapis. Ce livre de Corinne Grandemange en est le témoignage cruel, brut, sans concession. À propos de Corinne Grandemange, La Retenue, Editions des femmes / Antoinette Fouque, 2021, 144p, 14 €

Rédigé comme une autobiographie, ce témoignage garde une certaine forme d’anonymat pour des raisons juridiques. Il n’a, pour le moment, pas l’écho médiatique de l’ouvrage de Camille Kouchner, pourtant c’est un texte majeur. La victime évoque l’inceste dont elle a subi. Son oncle l’a très régulièrement violée entre 7 et 14 ans. Son témoignage touche aussi à l’omerta familiale et l’inversion des statuts : la victime est mise en accusation à la place de son bourreau par la famille. L’ouvrage, écrit dans un style ciselé, dénonce comme une série de coups de poing les processus de réduction au silence de la parole de la victime par une famille bien née.

Corinne Grandemange est issue d’une famille plutôt aisée, composée en partie d’intellectuels. Le grand père est un historien et un écrivain réputé et la grand-mère née dans un milieu bourgeois. La famille se déstructure quand les parents, préoccupés par les difficultés – le père a un accident –, ne voient pas leur fille subir les violences sexuelles de l’oncle. Ils la conduisent souvent dans la gueule du loup et l’autrice note : « les viols se poursuivent et je les subis sans en souffrir plus que cela, comme une banalisation de l’horreur. »

Ce texte est aussi central parce que Corinne Grandemange s’interroge sur elle-même, sur les processus d’intégration des discours des bourreaux et de la famille qui se montre complice autant par son silence que par l’obligation qu’elle lui fait de garder le silence. Devenue mère, revenant plusieurs années après sur l’un des lieux de son martyre, elle note : « le dédoublement m’a retrouvée. Ce soir je suis à nouveau une petite fille. La réalité emprunte le chemin d’un imaginaire que je n’ai pas convié mais qui est bien présent. […] l’oncle est à la guitare. […] J’ai disparu volontairement mais je cautionne à nouveau l’omerta par ma présence et ma collaboration aux rituels. […] les mêmes règles protègent la tribu ». C’est là que la glace se brise. La révolte émerge, le silence l’a tue. Elle écrit à toute la famille, qui réagit par le silence.

Elle mentionne également la complexité pour la victime de porter plainte : le silence, la honte, la prescription et par conséquence le risque d’un procès en diffamation, le coût financier de la justice rend difficile les plaintes. L’intériorisation est telle qu’il lui est longtemps impossible d’écrire. Elle a fini par intégrer elle-même le silence et la culpabilité. Après une première version malhabile, il faut qu’un ami de la famille lui donne confiance et la soutienne puis porte le texte auprès des éditeurs dont tous n’ont pas été courageux, pour qu’enfin puisse être lu ce témoignage majeur dont on ne sort pas indemne.

Sylvain Boulouque

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