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Rendre le pouvoir aux citoyens, par ROBERT CHAPUIS

La démocratie semble condamnée à la verticalité : doit-elle fonctionner du haut vers le bas ou du bas vers le haut ? Il fut un temps où la question du pouvoir se posait d’une autre manière : à l’échelle des citoyens dans leur lieu de vie ou de travail. Certains appelaient cela l’autogestion, d’autres la démocratie participative. Quoi qu’il en soit, la politique se faisait à la ville, plutôt que dans d’autres instances.
À propos du livre publié par Hélène Hatzfeld, La politique à la ville. Inventions citoyennes à Louviers (1965-1983), Rennes, PUR, 2018, 332 p, 25€
Article paru dans L’OURS 485, février 2019, p 1.Hélène Hatzfeld, qui a publié naguère Faire de la politique autrement (PUR, 2005, L’OURS 362), a voulu montrer à travers l’exemple de Louviers qu’il existe une alternative à la démocratie représentative. Elle a entrepris de « dégager ce qui a fait l’originalité du projet politique (de Louviers) et de son expérimentation » et elle a prolongé son étude pour « donner aujourd’hui à voir une ville où l’émancipation politique prend sens comme émancipation humaine ».

Le souffle de Mendès
Louviers, ce fut d’abord la ville de Pierre Mendès France. Elu député de l’Eure en 1932, il devient maire de Louviers en 1935. Il le reste – en dehors de la période de la guerre – jusqu’en 1958, année où il est battu aux législatives par la droite avec Rémy Montagne. Il démissionne alors de la mairie de Louviers et se contente désormais de soutenir et conseiller ses amis. Parmi eux le docteur Martin, un esprit indépendant, « médecin des pauvres », qui conduira une liste d’union de la gauche en 1965. Celle-ci l’emporte de justesse (une voix de plus au conseil municipal…). Le docteur Martin se fait alors l’animateur résolu d’une action de terrain pour la participation des citoyens aux décisions ; commissions ouvertes, comités de quartier, atelier d’urbanisme, etc. Avec son conseil municipal, il s’engage activement dans le mouvement de Mai 68, il est aux côtés des travailleurs en grève de Louviers.

Hélène Hatzfeld nous décrit par le menu cette action déjà exemplaire. Non sans conflits, avec la droite bien sûr, mais aussi avec le Parti communiste qui, à l’occasion d’une partielle en mars 1969, fait liste à part. La droite l’emporte et reprend la mairie. Le docteur Martin constitue alors avec ses soutiens un Comité d’action de gauche (CAG) : il réunit des mendèsistes, des militants du PSU, des hors-parti de gauche partisans – sous des vocables divers – d’un socialisme autogestionnaire. En 1971, le CAG obtient 3 sièges (le PC n’en a pas…). Il représente dans la ville un contre-pouvoir très actif sur des thèmes essentiels de la vie municipale : enfance, famille, urbanisme, culture, économie… Avec un journal (La Commune) et de nombreuses réunions de quartier ou thématiques, le CAG esquisse une politique municipale qui inspire à Christophe Wargny, secrétaire fédéral du PSU, un ouvrage intitulé Louviers, sur la route de l’autogestion. En 1976, à l’occasion d’une partielle, le CAG devient majoritaire et l’année suivante aux élections générales il obtient la totalité des 27 sièges. Entre 1977 et 1983, avec Henri Fromentin à la mairie, le CAG déroule son programme et donne l’exemple d’une vie démocratique où la participation n’est pas un vain mot. Ce ne sera pas sans conflits, qu’ils soient internes ou liés au contexte national. Ces conflits ne sont pas seulement inévitables, ils sont nécessaires : c’est un critère de vérité. L’histoire n’est jamais un long fleuve tranquille….

Du bon usage d’un mythe
Le livre de Christophe Wargny, paru aux éditions Syros, est plus ou moins à l’origine de l’enquête menée par Hélène Hatzfeld, mais elle va approfondir l’idée d’autogestion comme mythe révélateur d’une démarche et d’une aspiration qui sont la marque de toute une époque. Alternant un regard d’ensemble sur cette période où se développent les GAM, l’ADELS, et de multiples expériences locales, avec un examen scrupuleux des « inventions citoyennes à Louviers » (sous-titre de l’ouvrage), elle invite à « prendre en compte moins les solutions que l’expérimentation de Louviers a imaginées et réalisées, que les questions qu’elle a posées aux contemporains et les réflexions qu’elle inspire aujourd’hui ». Se référant à Alain Touraine, elle veut exprimer le travail que la société fait sur elle-même, sans modèle a priori, dans une recherche permanente d’une démocratie réelle.

Cette posture, à la fois historique et sociologique, à la fois positive et critique rend l’ouvrage intéressant à lire et utile à consulter. L’actualité nous invite à nous interroger sur la façon de « rendre le pouvoir aux citoyens » au-delà du slogan électoral. À la lecture du livre, on voit bien ce qui distingue le populisme d’aujourd’hui de la gauche qui, hier, se voulait autogestionnaire. De ce passé, sachons ne pas faire totalement table rase…

Robert Chapuis

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