AccueilActualitéQuand les bistrots faisaient société, par CHRISTIAN CHEVANDIER

Quand les bistrots faisaient société, par CHRISTIAN CHEVANDIER

C’était au début des années 1970, dans un quartier ouvrier de l’agglomération lyonnaise. Des jeunes gens discutaient dans un bar enfumé avec des ouvriers algériens, à peine âgés d’une dizaine d’années de plus, qui complétaient leur éducation politique, les initiant aux complexités du nationalisme algérien et leur parlant des milliers de morts en métropole de la guerre civile FLN-MNA. Leur ont-ils dit à cette occasion que les cafés, souvent des garnis où ils logeaient, ont été le sombre théâtre de nombre de ces massacres ? Toujours est-il qu’un demi-siècle plus tard, lisant le livre de Laurent Bihl, s’attardant sur le chapitre qui explique pourquoi la jeunesse des années 1960-1980 a plus que les autres générations profité de la sociabilité des bistrots (« au café, salut les copains ! »), un de ces alors jeunes gens a repensé à cette salle enfumée et aux robustas qui les empêchaient de dormir.

Une écriture plaisante pour cet ouvrage rigoureux d’un historien culturel du politique, d’un historien politique du culturel, et rien de surprenant donc à ce que Pascal Ory en ait écrit la préface. De la fin du XVIIIe siècle à nos jours, de la prise de la Bastille aux Gilets jaunes (les vrais, ceux des ronds-points), la place des estaminets dans les révoltes populaires est loin d’être négligeable et, plus encore que l’alcoolisme, explique la mauvaise réputation que leur ont fait les milieux privilégiés. L’auteur ne prend pas pour autant le contre-pied nostalgique d’une histoire hautaine et aborde sans complaisance le rôle tragique de ces établissements dans la consommation d’alcool, dans l’empoisonnement de leur clientèle. La bibliographie, en notes infrapaginales, témoigne de l’intérêt porté au sujet, et les références au cinéma, à la littérature, à l’évolution de la législation, tout comme des sources éclectiques, étaient la maîtrise du sujet. L’on apprend ainsi qu’Édouard Herriot doit sa carrière à la loi de 1880 qui prescrit une distance minimale depuis un établissement scolaire, un hospice ou un cimetière pour l’installation d’un débit de boisson. Son prédécesseur à l’hôtel de ville de Lyon, le médecin Victor Augagneur, ayant dû affronter la forte opposition à sa volonté de faire appliquer cette loi, avait fini par préférer le gouvernorat de Madagascar.

Mixité ou superposition sociale ?
L’ouvrage comporte 24 chapitres d’une densité qui explique le caractère lacunaire de la présente recension. Signalons les deux consacrés aux guerres mondiales et celui sur le « café du commerce », dans lequel l’auteur prend ses distances tout autant avec le mépris de classe sur « les propos supposés plébéiens » qu’avec une idéalisation. L’un d’eux traite des « cafés populaires fréquentés par les immigrés », où s’aventuraient parfois quelques autochtones, pas toujours bien accueillis dans un premier temps. C’était d’abord l’époque où les Ritals de François Cavanna y buvaient du 11 degrés. Dans cet entre-deux-guerres, l’activité de débitant de boisson était interdite aux étrangers, donc pas aux « ressortissants de l’Algérie », ce qu’une disposition des accords d’Évian a perpétué. Les cafés tenus par ces hommes venus de l’autre côté de la Méditerranée se sont multipliés dans les années 1950 et les décennies suivantes. C’est dans un de ces « bar[s] uniquement fréquenté[s] par de consommateurs maghrébins » que Laurent Bihl a « goûté, debout, parmi [s]es meilleurs souvenirs de lecture adolescente ». Son usage de la première personne du singulier permet d’insister sur le fait que l’histoire des bistrots croise l’expérience de beaucoup d’entre nous, soulignant ainsi l’importance sociale de ces établissements. Qui n’a pas été accepté pour boire son café dans une arrière-salle transformée en tripot clandestin, sans jouer, a plus de mal à saisir ce qui aide des populations masculines à moins souffrir du déracinement, car « les immigrés sont d’abord des travailleurs », et peut encore s’imaginer que le café est « assimilateur ». Il n’en reste pas moins que le bistrot est, insiste l’auteur, un « lieu de superposition sociale plus que de mixité ».

Déclin
« Chant du cygne ou renaissance ? », le dernier chapitre développe la question de la mutation du secteur. Quiconque chercherait au Havre un de ces bars à marins qui faisaient le bonheur de Simone de Beauvoir1 reviendrait bredouille, notamment du fait de l’évolution du commerce maritime. De même, alors que serveur était un vrai métier, c’est en partie devenu un petit boulot pour étudiants et l’identité professionnelle s’est dissoute tandis que la syndicalisation a chuté. Surtout, il ne reste plus qu’environ 35 000 bistrots en 2020, alors qu’ils étaient un demi-million en 1938, décrue que suit en une moindre ampleur celle de l’alcoolisme. Autre déclin que souligne l’auteur, « la désertion progressive des militants de tous poils à l’intérieur des bistrots pour ne plus occuper que les alentours des marchés en plein air une fois par semaine ».

Si l’on veut lire l’ouvrage au café, il faudra penser à renouveler la consommation : près de 800 pages en petits caractères, l’auteur en avait à nous dire sur le sujet. C’est bien ce qu’il fallait pour ce qui est une histoire totale d’un lieu essentiel de l’histoire sociale (au sens le plus large du terme) de la France. Histoire culturelle, histoire des sociabilités, histoire politique et histoire du politique, une approche qui ne se limite pas à l’agglomération parisienne, c’est bien un véritable lieu de mémoire qui nous est proposé dans ces pages.

Christian Chevandier

1 – Sonia Anton, dir., Le territoire littéraire du Havre dans la première moitié du XXe siècle, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2013.

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