mardi 18 mai 2021
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Pour une démocratie partagée, par ALAIN BERGOUNIOUX

C’est effectivement tout un ensemble de réformes audacieuses que l’auteure propose pour refondre une démocratie qu’elle juge, comme beaucoup, en crise faute d’assurer une réelle égalité entre tous les citoyens, particulièrement aux femmes, aux classes populaires, aux minorités. (A propos du livre de Julia Cagé, Libres et égaux en voix. Des propositions radicales, Fayard, 2020, 264p, 19€. Article paru dans L’OURS 505, février 2021.

Le livre détaille, donc, ce que pourraient être une Assemblée, évidemment paritaire entre les sexes, mais également représentative de toutes les catégories sociales, un usage régulier et délibératif du référendum, la démocratisation, par des bons publics alloués à tous les citoyens, des partis, des associations philanthropiques, des médias. Julia Cagé fait pleinement sienne la réflexion d’Hannah Arendt qui écrivait que « le pouvoir ne diminue pas lorsqu’il est partagé. Bien au contraire, il augmente. » Le livre n’est cependant pas qu’un catalogue de mesures. Il présente le double intérêt, d’abord de mener une réflexion sur la démocratie actuelle qui dépasse le constat, ensuite d’entrer dans les détails des mesures proposées pour en voir les difficultés potentielles. 

Démocratie et pluralisme
Les problèmes de la démocratie, pour l’auteure, tiennent au fait qu’elle tend à être confisquée par les élites, principalement les élites fortunées, avec le rôle prépondérant de l’argent dans le financement des partis politiques malgré la part publique et l’appropriation des grands médias. Mais, pour autant, elle défend nettement la nécessité du caractère représentatif de la démocratie et sa non moins nécessaire incarnation. Elle récuse clairement, en effet, les prétentions des forces populistes et de leurs théoriciens qui veulent revendiquer, pour eux seuls, l’intérêt général et l’expression de la vérité, niant par là même le pluralisme qui est pourtant consubstantiel à la démocratie. Et leurs mouvements, créés autour d’un leader, souvent par lui, n’ont rien de démocratiques dans leurs organisations. Julia Cagé plaide donc pour « une démocratie représentative, élective, participative et descriptive ». Il faut penser et oser l’égalité dans la vie politique. Les partis politiques, aujourd’hui affaiblis et souvent ignorés dans les propositions politiques, ne doivent pas au contraire être écartés d’une réforme d’ensemble de la démocratie pour qu’ils retrouvent une capacité de former l’opinion. 

Mais, pour ce faire, il ne faut pas se contenter de formules générales. Et c’est l’effort de l’auteure d’entrer dans le concret de ses « propositions radicales » et de les discuter même. Ainsi, avec le référendum, elle prend en compte ses risques, le manichéisme qu’il entraîne, la formulation des questions, les significations diverses des votes au-delà des questions posées. Il est donc décisif de veiller en plus du financement équilibré des campagnes au caractère réellement délibératif de la procédure, en explicitant préalablement, avec le temps nécessaire, les réponses alternatives avec leurs conséquences. 

Faire participer les citoyens
Julia Cagé revient sur la question des élections primaires pour la désignation des candidats des partis. Ce ne sont pas elles qui provoquent la crise des partis, elles peuvent être des instruments utiles pour une démocratisation politique à condition d’être délibératives, de concerner tous les partis et d’être ouvertes à tous les citoyens. Une démocratie « descriptive » pourrait remédier à la coupure souvent évoquée entre les représentants et les représentés, dans la mesure où tous les partis devraient présenter dans leurs candidates et candidats, à toutes les élections, une part importante (40 %) d’entre eux issue des catégories populaires, ouvriers et employés, travailleurs et chômeurs, sous peine de perdre tout financement public.

Une suggestion importante est faite pour permettre une appropriation démocratique des « biens publics » que sont, pour l’auteure, les partis politiques, les associations philanthropiques, les médias. Il s’agirait de créer des « bons participatifs », financés par l’argent public, pour chaque citoyen, libre à lui de les attribuer, selon ses choix, lors de sa déclaration fiscale. L’auteure, cependant, voit bien une des difficultés, la polarisation des choix des citoyens sur un petit nombre de partis, d’associations, de médias. Cela l’amène à fixer des plafonds de financement au-delà desquels les sommes seraient réparties sur les autres acteurs de la vie politique et sociale pour que le pluralisme soit respecté. Mais selon quelle clef et par qui ? Cela n’est pas dit. Les difficultés d’exécution ne seraient pas minces. D’une manière générale, « les propositions radi­cales » avancées supposent, presque toutes, que la « volonté populaire » soit un tant soit peu encadrée pour qu’elle demeure « vertueuse »… 

En tout cas, ce sont là des idées qui permettent un débat fructueux, en sortant des écrits trop généraux qui se contentent de confronter des positions idéologiques et, souvent, abstraites. 

Alain Bergounioux

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