AccueilNon classéMontredon, retour sur une fusillade meurtrière, par RÉMY PECH

Montredon, retour sur une fusillade meurtrière, par RÉMY PECH

Jean-Philippe Martin, professeur d’histoire et docteur ès lettres de l’université de Montpellier est, depuis quatre décennies, l’un des meilleurs connaisseurs des mouvements viticoles qu’il a observés avec empathie, jusqu’à participer lui-même à certaines manifestations, mais sans jamais négliger le recoupement des sources ni le recul nécessaire pour en apprécier les dynamiques et en évaluer les conséquences.

Son travail va bien au-delà du reportage rétrospectif pour ancrer ce moment tragique dans une tradition séculaire. Il analyse lucidement dans sa première partie les circonstances aggravantes survenues au tournant des années 1970. Il met ainsi en lumière les graves insuffisances de la législation viti-vinicole européenne, les négligences chroniques des responsables gouvernementaux, et la difficulté des vignerons à contenir la désespérance de leurs mandants malgré de puissantes mobilisations accompagnées des coups d’éclat des CAV (comités d’action viticoles) opérant ouvertement contre les négociants importateurs de vins d’Italie.

Sa deuxième partie, consacrée à l’analyse des mouvements viticoles après Montredon, se fonde sur un bilan sans concession du recul massif de la monoculture qui n’occupe plus à présent que 200 000 hectares, soit moins de la moitié de son implantation en 1970 en Languedoc-Roussillon. La part du PIB régional est passée de 20 % à 3 % en un demi-siècle et l’emploi viticole de 25 à 4 %, malgré une ascension incontestable des vins régionaux vers la qualité. Il analyse avec finesse le déclin puis la disparition du syndicalisme spécifique issu de la révolte de 1907 et l’échec des stratégies de réinsertion dans le syndicalisme agricole général, sans négliger les contradictions des élus socialistes perdant leur crédit initial auprès des coopérateurs au moment de l’élargissement du Marché commun à l’Espagne et au Portugal en 1985.

Il ausculte la marche à la qualité, appuyée sur des groupes commerciaux puissants, émanant d’une coopération implantée de longue date et acquise à la modernisation. Mais bientôt ces groupes seront traversés par des conflits internes et finalement voués à l’impuissance à leur tour. Ni les manifestations – même celles qui associent les centrales syndicales et les occitanistes sur le thème « Volèm viure al païs », ni les actions violentes des CAV, de plus en plus sporadiques et clandestines, n’ont pu arrêter la tendance au repli individuel. Celui-ci connaît des réussites parfois brillantes, mais aussi des déceptions débouchant sur l’arrachage ou des diversifications problématiques.

Plus rapide, la troisième partie s’interroge sur la mémoire de l’événement Montredon. C’est aussi l’époque, comme l’a déjà étudié Jean-Louis Escudier, de la lente progression des femmes dans la gestion des domaines et dans la défense professionnelle. Le regain mémoriel que l’auteur pointe après avoir recensé les publications parues depuis 1976 est vu comme le gage d’un esprit vigneron profondément enraciné dans des villages et des paysages aujourd’hui perturbés voire menacés par une crise climatique aggravant la déprise agricole.

Consistant malgré sa brièveté, pourvu de notes et d’une bibliographie complète, cet ouvrage chaleureux est plus que le bilan d’une guerre perdue. Il appelle, en creux, et sans nostalgie inutile, au regain espéré d’une viticulture ardente et fière. Les vignerons, comme les lecteurs intéressés, sauront l’apprécier.

Rémy Pech

Article paru dans L’ours 547, mai-juin 2026, page 12.

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