Premier ouvrage sur l’histoire de la CGTU, le livre de Sylvain Boulouque est issu d’une thèse, reposant sur une exploitation minutieuse des archives du Centre d’histoire sociale et politique de la Fédération de Russie (RGASPI) et d’une abondante bibliographie. (a/s de Sylvain Boulouque, Communisme et syndicalisme dans la France de l’entre-deux guerres, éditions du Cerf, 2026, 384 p., 23,90€)
L’histoire du syndicalisme et en particulier celle de la CGT ont fait l’objet de nombreux travaux, mais celle de la CGTU, en dépit de quelques recherches menées en particulier par Jean Charles à la fin des années 1970, restait à écrire. En effet, la CGTU occupe une place privilégiée dans la vie de l’Internationale syndicale rouge (ISR), car la France est le seul pays industrialisé où existe une organisation autonome.
La CGTU dans la stratégie de l’IC
Sylvain Boulouque distingue trois grandes périodes dans l’histoire de la CGTU. La première s’étend de la constitution de la centrale en 1921 jusqu’en 1925-1926. À sa naissance, elle tente d’impulser une nouvelle forme de syndicalisme international révolutionnaire, rompant avec celui défini par la Charte d’Amiens (1906). La CGTU veut répondre aux besoins du salariat, alors en progression rapide dans la société française. Cette période est d’abord marquée par l’affrontement entre les syndicalistes libertaires et les communistes qui triomphent très rapidement, dès 1923. Leur victoire s’explique par leur aptitude à synthétiser l’héritage syndicaliste révolutionnaire avec la puissance du mythe soviétique, ce qui favorise un relatif essor de la centrale. Mais, dans une seconde période qui va jusqu’en 1930, cette dynamique s’étiole très vite. La bolchevisation menée au sein du Parti communiste (PC) entraîne la réduction de son influence et elle a des conséquences désastreuses sur la CGTU. Le syndicaliste se confond alors avec le militant communiste, ce qui le conduit à privilégier le combat politique au détriment de la défense des conditions de vie des salariés. Bientôt, la stratégie « classe contre classe », adoptée en 1928 par l’Internationale communiste et suivie par le PC, aggrave la situation et entraîne la multiplication des oppositions à la direction de la CGTU, puis leur départ ; ces épisodes s’accompagnent d’un effondrement des effectifs de la centrale. Depuis 1924-1925, le nombre de grèves a été assez limité, hormis celle des sardinières de Douarnenez, la plus connue. La CGTU multiplie ses structures, mais échoue à s’implanter véritablement chez les jeunes, les femmes et les immigrés.
Le tournant des années 30
Une troisième période s’ouvre en 1930 à partir de la prise de conscience par l’Internationale communiste (IC) et l’ISR de la crise du communisme français, du décalage entre le discours triomphaliste de la CGTU et la faiblesse de son action. Aussi, l’IC et l’ISR envoient de nombreux cadres pour redresser la CGTU. L’ISR rappelle que si le rôle du PC reste essentiel, il ne doit cependant pas être un donneur d’ordre : son rôle est d’accompagner le travail d’implantation en entreprise. Les premiers résultats de cette rectification de l’orientation fédérale se font sentir à partir de 1932, deux ans donc avant que le PC adopte sa stratégie d’unité avec le Parti socialiste. La CGTU bénéficie de ce tournant et continue sa progression, avant même la réunification avec la CGT en mars 1936. En modifiant la nature de l’intervention communiste dans le mouvement syndical, la CGTU met en pratique un syndicalisme original qui favorise la progression des ex-unitaires dans la CGT réunifiée, lors de la vague de grèves de 1936. Cette troisième phase de l’histoire du syndicalisme unitaire se poursuivra jusqu’à la Seconde Guerre
L’argent de Moscou
Sylvain Boulouque met en lumière deux éléments essentiels de l’histoire de la CGTU. Tout d’abord, elle n’a cessé de surévaluer publiquement ses effectifs d’environ un tiers. Les 431 000 adhérents déclarés en 1926, ne seraient réellement qu’entre 300 000 et 275 000 deux ans plus tard ; en 1931, leur nombre s’élèverait à 231 000, bien loin des 310 000 revendiqués ; en 1933, il serait de 190 000 à 210 000 et non de 264 000. Le redressement de la CGTU se confirme en 1934-1935 dans un contexte marqué par la multiplication des conflits sociaux et la marche à l’unité avec la CGT favorisée par le rapprochement entre les partis communiste et socialiste. Sylvain Boulouque montre aussi comment à partir de 1924 et pendant une décennie, à travers ses permanents, ses congrès et ses publications (La Vie syndicale, La Vie ouvrière, etc.) la CGTU a très largement bénéficié du soutien financier de l’IC et de l’ISR. Cette aide a eu son importance dans l’histoire de la centrale et lui a permis de « tenir » pendant ses années difficiles.
La question de la réunification de la CGTU avec la CGT qui devient essentielle à partir de juin 1934 est suivie de près par l’ISR : ce ne sont pas moins d’une vingtaine de ses émissaires qui suivent la centrale jusqu’en 1936. En définitive, les dirigeants de l’ISR et de l’ISR enjoignent aux cadres communistes et unitaires de renoncer à abandonner les fractions pour obtenir l’unité syndicale ; elle est réalisée, on le sait, en 1936. Si certaines grèves de mai-juin 1936 ont été spontanées, d’autres ont été préparées par l’action des unitaires depuis plusieurs années ; ils sont apparus comme les meilleurs défenseurs du monde du travail. Leur importante progression au sein de la CGT réunifiée s’explique par le fait qu’ils ont organisé les travailleurs du privé les moins qualifiés qui ne bénéficiaient pas de statut. Les confédérés se sont appuyés au contraire sur le personnel à statut, et d’abord les fonctionnaires, dont la mobilisation est bien moindre en 1936. Joue également en faveur des ex-unitaires le facteur générationnel ; ils sont souvent plus jeunes et plus dynamiques que les confédérés.
Une certaine autonomie
Le soutien financier et organisationnel de la CGTU par l’ISR et l’IC constitue un élément nouveau de l’histoire du mouvement syndical. Il contribue à expliquer la progression des unitaires en 1936 dans la CGT réunifiée, puis leur conquête de la centrale à la Libération. Sur tout ceci, ce livre nous apprend beaucoup. Dans l’histoire ultérieure de la CGT, on le sait, les tendances continueront à exister et entraîneront de nouvelles scissions en 1939 puis en 1947. Ce livre renouvelle également par son approche sociétale ce que nous savons sur l’histoire du PC entre les deux guerres. Il montre enfin que si la CGTU est intimement liée au PC et au mouvement communiste international, elle fait preuve aussi d’une certaine autonomie à leur égard. Parti et syndicat ne peuvent être mis sur le même plan et certaines outrances du PC ne sont plus suivies par la CGTU : davantage proche du monde du travail, elle doit tenir compte de sa réalité et de sa sensibilité. Elle tire plus tôt que le PC la leçon de ses échecs, dès 1930/1931, donc plusieurs années avant que ce dernier abandonne son orientation sectaire pour s’engager vers l’unité.
Cette autonomie, certes très relative, de la CGTU à l’égard du PC se manifestera ultérieurement à plusieurs reprises au sein de la CGT dans la décennie 1950, puis dans les suivantes. En 1952, Benoît Frachon émettra des réserves sur la grève lancée par le PC pour obtenir la libération de Jacques Duclos, arrêté lors de la manifestation contre le général Ridgway. En 1978, Georges Séguy déplorera les conséquences négatives sur l’action revendicative du soutien inconditionnel au Programme commun par le PC, et attaqué par celui-ci depuis l’année précédente. Il existe donc certains éléments de continuité dans les histoires de la CGTU et de la CGT. Pour finir, le soutien financier du mouvement communiste international à la centrale se poursuit-il après la réunification de 1936, puis après la Seconde Guerre ? Sylvain Boulouque ne pouvait traiter de toutes ces questions dans son livre mais il a le mérite de les poser et de mettre fin à plusieurs mythes ayant existé sur la CGTU.
Michel Dreyfus
Article paru dans L’ours 547, mai-juin 2026, page 12.
