AccueilActualitéÀ la recherche du bien-être pour tous les travailleurs…, par CLAUDE DUPONT

À la recherche du bien-être pour tous les travailleurs…, par CLAUDE DUPONT

C’est que les socialistes, dès leur apparition, se sont préoccupés des questions du travail. Évidemment, dès le départ, la nécessité d’offrir de meilleures conditions de vie aux travailleurs est un objectif essentiel, mais l’effort d’analyse se porte bien davantage sur le mode de production que sur la consommation. En fait, la consommation, cette possibilité d’acheter des produits librement choisis, est condamnée comme reflétant le fossé grandissant entre riches et pauvres. Aux pauvres, le labeur et la misère ; aux riches les charmes de la consommation. Et Marx flétrira le « fétichisme » de la marchandise. Pourtant un courant apparait, qui essaie de relier les modalités de production et les possibilités de consommation. Il s’exprime notamment dans les coopératives inspirées par Owen, dans les bourses du travail créées entre 1830 et 1833, mais qui se limitent plutôt à un échange de biens entre artisans qualifiés.

La mesure du problème

Les améliorations que connait la classe ouvrière modifient les données du problème. Des enquêtes permettent d’estimer qu’entre 1850 et 1900, les dépenses de nourriture dans un budget ouvrier passent de 80 % à 60 %. La consommation devient un élément économique moteur, et les grands magasins apparaissent. Les socialistes prennent conscience de l’évolution annonçant que le problème de la consommation populaire peut constituer une force politique. En 1883, Paul Lafargue, le gendre de Marx, fait paraitre son Droit à la paresse ; il y condamne « la double folie des travailleurs de se tuer de surtravail et de végéter dans l’abstinence » et affirme que «  la classe ouvrière devra, comme la bourgeoisie, violenter ses goûts abstinents, et développer indéfiniment ses capacités consommatrices ».

Effectivement, on voit se multiplier les mobilisations liées à la consommation. On ne parle plus, comme naguère, de luttes contre la famine, mais contre la vie chère. Et Michelle Perrot remarque qu’à la fin du XIXe siècle « derrière le gréviste se profile la silhouette du consommateur ». Mais ces mobilisations peuvent mettre mal à l’aise les socialistes, qui regrettent que les révoltes s’en prennent aux paysans et petits commerçants plutôt qu’aux véritables responsables. Cela dit, le combat présente un aspect positif avec l’engagement des femmes dans le militantisme. Le phénomène sera particulièrement marqué dans les pays anglo-saxons, comme le montre l’exemple des combats menés par la Ligue des femmes du British Socialist Party.

Socialisme et coopération

Les socialistes s’engagent résolument dans l’action. Jaurès et Vaillant réclameront un monopole public sur les céréales et le sucre, et le Parti socialiste demandera avec force un contrôle étatique de la distribution. Dans les municipalités socialistes, qui vont se multiplier au cours du XXe siècle, on verra se développer tout un ensemble de services publics, d’interventions multiples dans le domaine du logement, de l’alimentation, de l’aide aux plus démunis. Mais c’est l’expansion du mouvement coopératif qui va être l’élément le plus marquant. Les coopératives vont connaitre un essor spectaculaire notamment en Belgique. Ce sera d’ailleurs l’occasion d’une confrontation à l’intérieur du mouvement socialiste : certains, comme Jaurès, voyaient dans l’activité coopérative l’occasion d’une formation des travailleurs aux problèmes de gestion et prônaient une étroite coopération entre le parti et les mouvements coopératifs ; d’autres, comme Guesde, estimaient qu’entre la coopérative et le parti doivent plutôt se tisser des liens de subordination.

Consommation et aliénation

Mais, à partir du milieu du XXe siècle, le développement de la consommation suscite de sérieuses inquiétudes à gauche. La progression du pouvoir d’achat masque la misère des plus défavorisés et les installe dans la solitude. Gramsci, Horkheimer, Adorno dénoncent la consommation comme un instrument de domination idéologique. Marcuse aura l’occasion d’évoquer cette société multidimensionnelle, nivelée par l’uniformité provoquée par un monde marchand qui grignote de plus en plus d’aspects de la vie, de la nature, des espaces urbains. Et Betty Friedman ne fera pas dans la nuance en décrivant la maison de banlieue américaine, d’un couple de salariés au salaire convenable comme « un camp de concentration confortable ».

Les socialistes et les communistes tentèrent d’organiser un modèle alternatif de consommation. Face à la dérive de la société de consommation, on peut essayer de dégager trois traits qui pourraient définir une « consommation sociale » : le maintien d’un lien entre production et consommation ; l’accent mis sur la collectivité ; la lutte contre la marchandisation universelle. Autour des organisations syndicales et politiques, s’esquissent les traits d’une contre société avec, à côté des coopératives alimentaires, une structure sportive vigoureuse (la FSGT), un organisme d’organisation de voyages (Tourisme et Travail), remarquablement actif dans les années 1950. Sans compter les entreprises de « commerce équitable » et les multiples groupes d’achat, où l’on s’efforce de redonner une plus juste part au producteur, alors que le consommateur y gagne en qualité de vie.

Pourtant, ces tentatives ont souvent fait long feu. Les tentations de la « société de consommation » sont fortes, dans un monde qui favorise l’individualisation des modes de vie, avec la surabondance publicitaire, le développement du commerce en ligne et de la cybernétique, l’ubérisation galopante et, il faut bien le dire, l’affaiblissement des organisations syndicales et politiques. De fait, le modèle consumériste des sociétés capitalistes semble s’imposer de plus en plus largement. Il est pourtant un courant qui s’insurge contre une vision trop pessimiste du consommateur aliéné et qui affirme qu’on assiste à une éducation du consommateur, capable, par un renversement intéressant, d’imposer ses goûts et ses désirs au système de distribution.

Il ressort de la lecture de ce livre qu’un des grands défis du socialisme est de « promettre une vie matérielle meilleure, sans diluer ses propositions dans celles du capitalisme ». Il s’agit d’éviter que la consommation socialiste ne soit pas « la réplique de la vie des riches ». Des voies ont été tracées, dont certaines restent ouvertes. Mais dans ce domaine, comme dans beaucoup d’autres la lutte est difficile et la porte étroite.

Claude Dupont

Article paru dans L’ours 547, mai-juin 2026, page 10.

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