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Management et idéologie, par Arnaud Dupin

En 2012, un ancien cadre dirigeant de la marque phare du discount allemand Aldi a critiqué au grand jour les méthodes de management de cette entreprise. Il a mis notamment en avant l’utilisation fréquente de caméras afin de conserver toute information de nature à faire pression sur les salariés. La peur règne en maître sur cette firme afin de maximiser la production et les profits. Cette gestion très particulière des ressources humaines a une histoire sur laquelle Johann Chapoutot revient dans cet ouvrage. (à propos de Johann Chapoutot, Libres d’obéir Le management du nazisme à aujourd’hui, Gallimard, 2020, 176p, 16€)

Si tout ne commence pas avec le nazisme, ce régime va donner une ampleur sans pareille à des méthodes de management apparues lors de la révolution industrielle. L’élite au pouvoir en 1933 s’imagine partant à la conquête du monde et se prépare à gérer un Empire gigantesque. Alors qu’un grand nombre de fonctionnaires sera sous les drapeaux, il faudra que ce Reich soit gouverné à moyens constants. Le Führer compte sur l’élasticité de l’administration ainsi que « la joie au travail Â» et la vitalité des éléments la composant pour y parvenir. 

L’Empire allemand dominée par une race supérieure n’a toutefois pas besoin d’un Etat, jugé trop lourd, pour être dirigé. Les nazis préfèrent mettre en place des agences spécialisées sur une mission particulière et les mettre en compétition. Ainsi, les solutions les plus adaptées selon les canons du NSDAP aux problèmes politiques du moment pourront émerger. 

Afin de faire accepter à la population la disparition de l’organisation étatique, le régime hitlérien promeut l’avènement de la « liberté germanique Â». La race aryenne pourra ainsi vivre dans un pays où l’étau de l’administration est desserré, la loi du sang respectée et les forces vives libérées. Si l’on en croit le juriste nazi Reinhard Höhn, la communauté allemande pourra être ainsi regroupée derrière le Führer. Dans les usines, la lutte des classes disparaîtra au profit de la collaboration des « frères Â» de race que sont les ouvriers et les patrons. Le surplus de travail pourra être être traité dans une ambiance nettement moins fraternelle par des « sous-hommes Â» ou des travailleurs étrangers. Ils sont 15 millions en Allemagne en 1945. 

Afin d’encourager les citoyens à travailler dur pour le Reich, le régime va au-delà de simples mesures sociales et fiscales et met en avant une véritable doctrine du management. Il s’agit de créer une véritable joie au travail en rendant l’espace professionnel « beau Â» et « heureux Â» ainsi que de contribuer au divertissement des travailleurs (concerts de musique classique dans les usines dirigés par Karajan, sports, bibliothèques). 

Recyclage
Cette doctrine perdure après la défaite de 1945 à l’image de son concepteur Reinhard Höhn. Promu général SS en 1944, il ne sera pourtant nullement inquiété par la justice et profite de ses réseaux d’anciens du NSDAP. Dans la décennie 1950, il retrouve la lumière en donnant des conférences d’histoire militaire et en ouvrant une académie de formation de cadres d’entreprise et de la Bunderwehr à Bard Harzburg en Basse-Saxe. Reinhard Höhn met désormais la « liberté germanique » au service du « miracle » économique allemand et de la nouvelle armée. 

Contrairement à l’usage nazi, le soldat n’est plus un numéro mais un acteur du combat. Les grands objectifs stratégiques restent définis par l’état-major, mais sur le champ de bataille ce sont les fantassins qui doivent les remplir par les moyens idoines. C’est la « tactique par la mission Â» initiée par Harzburg qui déplace une partie de la pression des officiers vers les subordonnés. Célébré comme « libre Â», chaque homme de terrain se doit de respecter pourtant coûte que coûte le plan du commandement.

Cette stratégie de gestion du personnel se retrouve aussi professée aux responsables d’entreprises par l’ancien SS. La souplesse laissée aux salariés quant à la réalisation des objectifs ne doit pas cependant masquer le maintien des relations hiérarchiques. Ce management par « délégation de responsabilité Â» n’en est pas moins aliénant pour les travailleurs qui se trouvent mis en concurrence afin de répondre au mieux aux desiderata de l’encadrement, sous peine de sanction. 

Très forte dans la RFA d’Adenauer et de Kiesenger, l’emprise d’Höhn sur le patronat décline dans les années 1970 suite à la révélation de son passé nazi et à la concurrence du management américain. L’académie de Bard Harzburg continue cependant à former des cadres jusqu’à la fin des années 1980 avant de disparaître. 

Au final, une lecture intéressante d’un ouvrage montrant bien comment d’anciens nazis ont pénétré les arcanes du pouvoir dans un pays démocratique et ont participé à sa reconstruction. Reinhard Höhn n’est pas un exemple isolé ! Même si le management de Bard Harzburg a été supplanté, ses successeurs ne laissent-ils pourtant pas la même impression de fausse liberté aux salariés qui doivent inéluctablement remplir des objectifs de travail définis par des directions des entreprises promptes à sanctionner tout manquement ?

Arnaud Dupin

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