AccueilActualitéL'ours au théâtre en 2026 : « Kabarett », par André Robert

L’ours au théâtre en 2026 : « Kabarett », par André Robert

Comment lutter efficacement contre la montée des idées d’extrême droite dans de plus en plus de consciences (voir l’enquête dans Le Monde du 10 mars) et bientôt, malheureusement, à nouveau dans les urnes ? Le monde de la culture et des arts, particulièrement menacé comme le montrent l’argument de la pièce et les leçons de l’histoire, dispose des armes de la parole, du geste, du chant, de la musique et de la danse, du jeu théâtral, formant résistance par la réussite de la création. Tel est le cas avec Kabarett, commandé par le directeur et metteur en scène de l’ESCA Paul Desveaux à un ancien de l’école de théâtre par alternance, Joris Mugica, acteur dans la première Expérience, quand il s’agit ici de la quatrième (travail de la troupe chaque année avec un créateur, sur une longue durée, pour aboutir à un spectacle original). L’idée soumise à l’auteur a été de repartir du film Cabaret (Bob Fosse), lui-même tiré de la nouvelle de 1939 Adieu à Berlin (Christopher Isherwood), racontant l’irrépressible montée du nazisme à travers la fin des jours heureux d’une salle de spectacles, sous la République de Weimar.

Joris Mugica nous propose une dystopie située en 2032 après l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite, ce qui l’a conduit à une adaptation-transposition du Cabaret initial : revisite habile de l’intrigue de départ, airs connus mais avec paroles en français réécrites pour ” en faire un espace politique ” actualisé, nouvelles chansons, chorégraphies originales … Magnifiquement porté par 11 jeunes comédiennes et comédiens et deux musiciens en live (tous à saluer), le scénario délivre son message critique de façon complètement incarnée et sans didactisme : le spectateur ressort à la fois enchanté (par la qualité des performances) et mis en garde, alerté, horrifié s’il en était besoin (rien n’est anodin dans les idées d’extrême droite, même et surtout si elles se présentent sous forme normalisée). Aux côtés des protagonistes cités, concourent encore à la réussite de ce travail de troupe, Maria-Laura Baccarini, cheffe de chant, Jean-Marc-Hoolbecq, chorégraphe, Marc Chalosse, arrangements musicaux, Laurent Schneegans, lumières, Baptiste Znamenak, costumes, ainsi que leurs assistants, et les régisseurs et techniciens. Un spectacle complet, dont on ne peut que souhaiter qu’il ‘tourne’ dans notre pays. 

Du très beau titre ‘A tous ceux qui …’ et du très beau texte de Noëlle Renaude (éditions théâtrales, 2002), Laetitia, adaptatrice et interprète, et Timothée de Fombelle, metteur en scène et scénographe, font un petit joyau scénique. Un repas du dimanche à la campagne en 1949 : alors que les séquelles de la guerre sont encore perceptibles, une multitude de personnages, de tous les âges, de l’enfant de 4 ans jusqu’à la centenaire (tous habités par la voix et le corps de Laetitia de Fombelle), disent tour à tour petits et grands malheurs et bonheurs de leurs vies, comme en des répons. Sur fond de 15 000 épis de blé (offerts par Bertrand Monot, agriculteur) nous transportant dans la splendeur d’un été, la scénographie est de toute beauté, remarquablement servie par la lumière de Jean-Pascal Pracht, la création vidéo de Valéry Faidherbe et le son de Margaux Robin. Hervé Pierre, ancien sociétaire de la Comédie-Française, a prêté sa voix off à ce délicat spectacle, plein de poésie du temps passé et de tendresse pour les gens ordinaires.

Durée : 1 h15. A 20 h du mardi au samedi jusqu’au 22 mars 2026, à 15 h. le dimanche.

En 1662, L’Ecole des femmes exprime génialement, à travers les alexandrins de Molière (inspiré par Straparole et Scarron), la lutte entre l’ordre ancien et l’ordre moderne émergeant, que la pièce fait triompher, déclenchant un scandale chez les bien-pensants d’alors. Ordre où un patriarcat tout-puissant organise le monde, et particulièrement la domination sur les femmes, contre nouvelle conception du monde où commencent à être affirmées la prééminence de l’amour non arrangé et la liberté du mariage. De cet ordre ancien, le riche bourgeois Arnolphe, qui s’est ridiculement rebaptisé de La Souche, est le représentant bon chic bon genre, tour à tour affable, antipathique, tourmenté, obsédé du cocuage, violent, pitoyable (Cédric Colas). Il a fait élever à ses frais dans un couvent, dès l’âge de 4 ans, Agnès (Sara Monpetit), enfant pauvre, pour … après, c’est-à-dire en vue de “se la réserver” pour lui seul et la soumettre entièrement au service de ses vieux jours. Cet après étant venu, il continue à la séquestrer dans une partie de sa demeure avant de bientôt l’épouser:

” …Chacun a sa méthode/ En femme, comme en tout, je veux suivre ma mode ….
Et grande, je l’ai vue à tel point innocente/ Que j’ai béni le ciel d’avoir trouvé mon fait/
Pour me faire une femme au gré de mon souhait/ … Je l’ai mise à l’écart, comme il faut tout prévoir “

La survenue inattendue du jeune et séduisant Horace (Hugo Givort, également créateur vidéo) enraye définitivement les plans d’Arnolphe qui – malgré richesse, pouvoir, violence – n’est pas en mesure de prendre le dessus sur l’amour, qu’un heureux deus ex machina moliéresque rend pour finir à la comédie. Ce surgissement subversif de la modernité au coeur de l’ordre, dont est porteur avec alacrité, drôlerie et réflexivité critique L’Ecole des femmes, la metteuse en scène Frédérique Lazarini et son scénographe François Cabanat le perpétuent remarquablement comme modèle appelé à opérer de nouveau, dans le miroir falsifié qu’en offre une hyper-modernité du XXIe siècle, avec toute sa technologie de restriction des libertés. Confinée dans une maison de verre, Agnès vit sous l’oeil permanent de caméras de vidéo-surveillance qui permettent à Arnolphe de la contrôler à la minute, non sans renvoyer à une dimension voyeuriste sexualisée, quoique jamais accomplie, et à une idéologie viriliste contestée mais encore vivace. Ici, le dispositif vidéo en direct n’a nulle gratuité, il est au contraire particulièrement justifié, interrogeant le statut des libertés individuelles dans nos sociétés, et il est à mettre au rang de l’inventivité de cette interprétation de Molière. Fort, parmi d’autres, est ainsi le moment où Agnès remplace sur la platine le disque compilant les obligations de la femme par Quand on a que l’amour de Brel. Guillaume Veyre (Chrysalde), Alain Cerrer (Alain et Oronte), Emmanuelle Galabru (Georgette) participent aussi pleinement de cette réussite, avec le reste de l’équipe technique. Un spectacle percutant et contemporain, à la hauteur du génie créateur de Molière, sans le trahir en rien.

Durée: 1h35. A partir du 23 février, mardi 20 h, mercredi 17 h, jeudi 19 h, vendredi 20h30, samedi 17 et 20h30, dimanche 15 h. Relâches exceptionnelles le 10 mars, les 10 et 17 avril 2026. 

Face aux guerres et violences en tous genres (dont les femmes sont historiquement parmi les principales victimes), les metteuses en scène et chorégraphes Brigitte Seth et Roser Montilo Guberna ont sollicité Marie Dilasser (désormais MarDi) pour l’écriture d’une dramaturgie dénonciatrice de cet état de fait et imaginative d’une alternative, en référence au personnage de Lysistrata. On sait que, dans la pièce éponyme d’Aristophane (445-385 av. notre ère), cette femme athénienne réussit à mobiliser contre la guerre toutes ses soeurs des villes grecques belligérantes par le moyen de la grève du sexe, s’attirant les sarcasmes d’un choeur hostile (les vieux mâles) et les encouragements d’un autre choeur (celui des vieilles femmes). Gardant des linéaments de cette comédie antique à succès, MarDi s’est souvenu de Trois Guinées (1938) où Virginia Woolf répond à la question d’empêcher la guerre également par la solution féminine (-iste), et du titre de la pièce d’Edward Albee Qui a peur de Virginia Woolf ?(1962) D’où le titre de ce spectacle ambitieux entremêlant texte et danse, mythe et réalité, colère et humour, immortelles et mortels.

Sous le regard et la volonté des deux immortelles (Brigitte Seth et Roser Montilo Guberna), ordonnatrices du jeu tant dans le réel que dans la fiction théâtrale, sept comédiens et comédiennes, danseurs et danseuses, font merveille, notamment dans des chorégraphies extrêmement inventives : Jim Couturier, Ariane Derain, Antoine Ferron, Francisco Gil, Lisa Martinez, Maud Meunissier, Alice Rahimi, dont les performances reçoivent une ovation méritée. On retiendra en particulier ce moment de grâce où, sous les beaux éclairages clair-obscur de Guillaume Tesson et les projections vidéo sur leurs corps de Hugues Laniesse, ils-elles se confondent les unes les autres et glissent progressivement dans le noir, chérissant des enfants dans leurs bras. Cet autre moment où, à la fin, ils-elles apparaissent revêtus de costumes somptueusement emplumés et colorés, dus à Sylvette Dequest, pour entonner des hymnes d’espoir.

Durée : 1 h 40. A Annemasse (Château rouge) au printemps 2027, et tournée en cours d’élaboration.

Nous avons déjà vu des acteurs sur des vélos au théâtre, Samy Frey jadis pour un exercice de souvenirs qui n’avait rien à voir avec le sport cycliste, plus récemment Stéphane Olivié Bisson incarnant le champion normand dans Anquetil tout seul, d’après Paul Fournel. Avec Léo Gardy, mis en scène par l’excellent Jacques Vincey (dernièrement Wonnangatta), nous avons affaire à un véritable cycliste-acteur qui se livre en direct à une performance sportive, tout en disant des fragments du beau texte de Philippe Bordas, Forcenés (Gallimard, Folio, 2013). Un grand écran derrière lui faisant défiler des images des héros de la route, non banales mais joliment élaborées, installé sur un home-trainer (dont les niveaux variables de sollicitation physique sont affichés sur un autre poste), Léo Gardy est tour à tour Anquetil (à tout seigneur tout honneur), Bartali, Coppi, Gaul, Aimar, les frères de Vlaeminck, Hinault… Le Tour de France bien sûr, Bordeaux-Paris, aujourd’hui supprimé, Paris-Roubaix, et d’autres routes de souffrance, où se confronter à un improbable absolu, sont au rendez-vous.

Le style épique de Philippe Bordas est remarquablement rendu sensible  ur la scène, par exemple lorsqu’est évoqué l’exploit de Bordeaux-Paris 1965 : « Cinq kilos perdus, peut-être plus, l’ovation immense du Parc des Princes et Janine immobile. Anquetil au sang de reptile s’effondre en larmes pour la première fois ». L’auteur, servi par l’adaptation et la mise en scène de J. Vincey, l’interprétation de L. Gardy et la musique d’Alexandre Meyer, hisse les cyclistes au rang de personnages homériques, forcenés plutôt que forçats (comme ils ont souvent été baptisés), c’est-à-dire engagés de tout leur corps (fût-ce au prix du dopage) leur coeur (littéralement parlant) et leurs muscles dans une lutte contre des dieux invisibles et parfois contraires, construisant – sans même le vouloir – une mythologie désormais reléguée dans le passé. Car Philippe Bordas et le spectacle tiré de son récit soutiennent aussi la thèse que « le cyclisme est mort » (cette phrase s’affiche sur l’écran, parmi d’autres) quand le profit démesuré et la techno-science s’en sont emparés, il y a déjà quelques décennies, transformant des hommes, en proie à tous les maux et sentiments humains des Iliade et des Odyssée, en hommes-machines, trans-humains isolés par les oreillettes, augmentés par des procédés physico-chimiques inédits, relevant plus de la SF que de la légende d’Homère. Un moment d’émotion et de réflexion à ne pas manquer, pour tous les publics, au-delà du seul amour de la geste cycliste.

Durée : 1h15. Du 18 au 28 février, à 20 h.

Prix Nobel de littérature 2023, le norvégien Jon Fosse (né en 1959) est l’auteur d’un théâtre singulier, puissant par le mystère et l’inquiétude qu’il suscite, quoique, ou parce que, assez avare de discours, au bénéfice d’atmosphères, de situations, de caractères. Avec Violet, nous sommes d’emblée plongés au coeur de la cave lugubre d’un bâtiment industriel désaffecté, où un groupe d’adolescents répète frénétiquement une musique rock dont on a du mal à apprécier la qualité. Un des ados, le guitariste, comme les autres mal dans sa peau, avoue ouvertement son désarroi : “On n’est pas bons”, à la différence des autres garçons qui, eux, préfèrent “se la jouer”. Et c’est cette inquiétude latente, cette recherche de soi que Fosse travaille à travers ses cinq protagonistes, masqués de blanc et pour certains affublés de crêtes punk, eux-mêmes inquiétants : le Chanteur, le Bassiste, le Batteur, le Garçon, la Fille. Avec les situations qui se succèdent dans cette ambiance malsaine des profondeurs, sur fond de musique lancinante et de lueurs blafardes ou aveuglantes, nous sommes constamment au bord du drame, sans jamais y basculer : au bord de la brutalisation de la fille par le guitariste, au bord du viol de celui-ci par le batteur, puis encore de la tentative de rasage des cheveux du même guitariste par le même batteur dévoilant son potentiel de harcèlement et de violence, néanmoins stoppé dans ses pulsions par ses camarades. Des adolescents finalement ordinaires, révélateurs d’un malaise contemporain, mais pas entièrement emportés dans une dérive mortifère … force de ce théâtre de la presque banalité.

Il faut saluer cette belle réalisation de la Compagnie du Sixième Mur, composée de très jeunes gens: les deux directeurs, Lewis Janier-Dubry (metteur en scène et auteur des masques) et Sylvain Septours (Le Garçon, co-auteur avec Lewis de la scénographie très réussie) ; Salomé Baumgartner (la Fille), Gabriel Caballero (le Chanteur), Simon Deterre (le Bassiste), Marius Pinson (le Batteur). A signaler aussi le beau travail sur les lumières de Léandre Garcia-Lamolla et Julie Biasolo-Fauquier, ainsi que la collaboration technique de Jean-Marc Istria. On retrouvera avec intérêt la Compagnie du Sixième Mur dans le Off d’Avignon 2026 pour La Tour de la défense, de Copi.

Durée: 1 h. Jusqu’à ce 15 février. Le 26 avril 2026 au Théâtre Villon à Vesoul à 15 h.

Avec Arrabal (né en Espagne en 1932), c’est à l’avant-garde de la deuxième moitié du XXe siècle que nous avons affaire, avec des films-événements comme Viva la muerte ou des pièces marquantes comme Le cimetière de voitures. Il faut reconnaître que cette esthétique est aujourd’hui un peu oubliée, mais les circonstances politiques de montée des extrêmes droites partout dans le monde et les menaces contenues dans le trumpisme justifient pleinement de monter sur la scène La lettre à Franco. Dans ce texte de 1971, Arrabal interpelle le caudillo, qui sera au pouvoir jusqu’à sa mort en 1975, globalement pour les tortures et les crimes commis afin d’en finir avec la République et d’arriver au pouvoir absolu, singulièrement pour l’arrestation et la condamnation à mort de son propre père, le peintre Fernando Arrabal Ruiz (finalement porté disparu en 1941). C’est non pas tant un cri de haine crachée, bien que celle-ci soit nécessairement et à juste titre présente, qu’une protestation raisonnée, parfois murmurée, contre la dictature, en même temps que sont évoqués les grands poètes espagnols eux-mêmes victimes du fascisme et de sa détestation de toute vraie culture.

Sous les lumières de Lucas Pernoutchou, dans une mise en scène de Jérémy Lemaire, co-créateur des décors avec Michel Rubio, Frédéric Rubio, sans chercher d’effets particuliers, sait nous émouvoir en disant simplement ce monologue d’alerte, de rappel de la mémoire et d’appel à la vigilance permanente contre “le ventre toujours fécond d’où surgit la bête immonde”.

Durée: 1h 10. Jusqu’à ce 15 février. Compagnie Au Sud De Nulle Part (Juan-les-Pins).

corde.raide est la traduction française de hang, de debbie tucker green, dramaturge britannique qui a déjà à son actif plusieurs pièces et remporté plusieurs récompenses (les noms propres sont ici volontairement sans majuscules selon leur graphie d’origine, conforme à un usage développé par la génération z). Si beaucoup de réminiscences peuvent venir à l’esprit, Kafka (pour le côté bureaucratique inextricable de l’affaire), Beckett (pour l’attente, sans fin véritable), Ionesco (pour l’absurde de certaines situations), Sarah Kane (pour l’atrocité pressentie de quelque chose qui s’est passé), debbie tucker green impose pourtant un style d’écriture théâtrale très personnel. Fort bien rendues en français, les paroles des protagonistes, saccadées, souvent inachevées, parfois murmurées parfois hurlées à la mesure de la colère d’un personnage, s’enchevêtrent et se chevauchent, créant une béance irrésolue (insoluble ?) quant à leur objet référentiel central. Une aura de mystère angoissant s’installe ainsi sur tout le spectacle, sauf quand il s’agit des trivialités quotidiennes de la vie de bureau, qui suscitent des rires (comme quelques autres répliques trahissant la servilité de l’idéologie bureaucrate).

Trois personnages, Un, Deux (Quentin Raymond et Blandine Pélissier), Trois (Laëtitia Lalle Bi Benie). Cette dernière, terrorisée, est la victime ancienne de quelque meurtre horrible mais c’est elle qui semble, dans le bureau blanc aseptisé où règne une lumière crue, en position d’accusée. C’est du moins en cela que la transmue la bienveillance (ainsi désignée dans la littérature managériale contemporaine) des deux employés zélés, cadres intermédiaires, appliquant les principes d’un néo-management réputé moins brutal, mais tout autant dévastateur que l’ancien, quand ils reçoivent leur ‘cliente’. Ce autour de quoi ‘cela’ tourne (un crime, un criminel, la peur, une immense souffrance affectant une famille entière, une lettre, une sentence de mort, une exécution) n’est jamais complètement cerné, laissé dans une relative incertitude (hormis les détails des protocoles des différents modes d’exécution des condamnés). Il est cependant difficile de passer à côté de la nature foncièrement coloniale du rapport entre les deux fonctionnaires (‘criminels de bureau’ en puissance) et la jeune femme tremblante, victime-accusée, mais résistante et si forte finalement. Dans une veine toute autre que son récent Edouard III, Cédric Gourmelon dirige avec une grande rigueur les trois excellents comédiens, dans une scénographie très juste de Mathieu Lorry-Dupuy et sous la lumière d’Erwan Orhon (qui ménage aussi quelques instants de clair-obscur fort beaux).

Durée : 1 h 20. Jusqu’au 1er février 2026 à la Fabrique, TQI, Ivry-sur-Seine. Puis du 3 au 5 mars 2026 : Comédie de Saint-Étienne Centre Dramatique National.

C’est la première fois qu’est présentée en France cette pièce, dont la paternité intellectuelle a été discutée (même si celle-ci, peut-être partagée, ne semble plus faire de doute aujourd’hui), s’agrégeant au registre des drames historiques de Shakespeare. Avec sa troupe, Cédric Gourmelon, directeur de la Comédie de Béthune, a choisi de nous faire vibrer aux emportements amoureux et aux élans belliqueux du roi Edouard III (1312-1377, roi d’Angleterre de 1327 à sa mort) revendiquant le trône de France au début de la guerre de Cent ans (1337-1453); le metteur en scène réussit parfaitement son pari. A entendre la magnifique traduction due à Jean-Michel Déprats et Jean-Pierre Vincent (publiée aux éditions du Brigadier), on ne doute pas un instant qu’on est bien en présence de la poésie et de la force dramaturgique shakespeariennes.

Edouard III d’Angleterre déclenche la guerre en 1337, refusant sa vassalité à l’égard de Philippe VI de Valois, roi de France, et proclamant sa légitimité pour ce trône en arguant de son ascendance maternelle (Isabelle de France). La pièce va nous faire assister à son entreprise guerrière sur le territoire ‘français’ à travers notamment les batailles de Crécy et de Poitiers, puis le siège de Calais. Mais, avant cela, les deux premiers actes nous valent, à l’occasion de la rencontre entre Edouard et la comtesse de Salisbury (dont l’époux lutte contre les Ecossais, alliés des Français), des moments de joute amoureuse qui sont un pur bonheur théâtral grâce à Vincent Guédon (incarnation du pouvoir et de la folie amoureuse muée en folie de pouvoir absolu sur le corps d’une femme) et Fanny Kervarec (incarnation de la soumission obligée au pouvoir royal et de la résistance féminine) :

« Vous fabriquerez vous-même la rivière
Avec le sang de ceux qui nous séparent dans notre amour/
A savoir mon mari et votre épouse »

Les trois actes suivants nous transportent au cœur des batailles. Les trouvailles de mise en scène de Cédric Gourmelon sont nombreuses, outre l’humour de comédie qu’il sait tirer du texte (déjà présent dans les deux actes précédents, par-delà leur dimension de tragédie). Parmi ces trouvailles, les combats stylisés entre soldats renouvellent le genre, de simples petits gestes introduits ici ou là dans les scènes les plus solennelles apportent une touche de distance et d’originalité drolatique, l’épisode mythique des bourgeois de Calais est fort bien traité, les accompagnements musicaux s’avèrent pertinents. L’ensemble est remarquablement servi par une troupe mêlant plusieurs générations et nationalités, dans une profération sans micro – c’est à noter – qui passe très bien la rampe, à l’image d’un théâtre populaire dans l’esprit de Jean Vilar (aux côtés de Vincent Guédon et Fanny Kervarec: Zakary Bairi, Laurent Barbot, Jessim Belfar, Marc Bertin, Vladislav Botnaru, Guillaume Cantillon, Victor Hugo Dos Santos Pereira, Manon Guilluy).

Durée: 3 h 10 avec entracte. Jusqu’au 22 février, du mardi au samedi à 20 h, le dimanche à 16 h.

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