samedi 3 décembre 2022
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L’ours 519 : trois questions à Timothée Duverger

Timothée Duverger est maître de conférences associé à Sciences Po Bordeaux. Il a récemment publié Utopies locales – Les solutions écologiques et solidaires de demain (Les Petits matins, 2021).

Crise énergétique, transition écologique, faut-il aujourd’hui avoir une culture écologique pour changer le monde ? 
Je constate d’abord que vous liez étroitement le « changement du monde » à la question écologique. C’est en effet le défi du XXIe siècle et même le défi de l’humanité puisqu’il engage sa survie. Il convient toutefois de prendre garde à ne pas l’hypertrophier. Nous ne sommes pas dans un film de science-fiction où le héros va détourner un astéroïde. La menace est intérieure, c’est l’humanité elle-même qui en est à l’origine. On parle pour cette raison d’anthropocène, ce qui signifie qu’avec la révolution industrielle nous sommes entrés dans une ère où l’humain est devenu la principale force de transformation géologique de la Terre.

En ce sens, oui nous avons besoin d’une culture écologique qui, comme nous l’a appris Edgar Morin, sorte du cartésianisme nous invitant à « nous rendre maîtres et possesseurs de la nature » pour le remplacer par une pensée complexe revenant sur la séparation classique entre nature et culture. Aussi ne faut-il pas réduire la culture écologique à l’acquisition de connaissances scientifiques sur l’état de l’environnement. 

Historiquement l’écologie politique s’est construite à distance de l’écologie scientifique. Les mouvements les plus radicaux, comme « Survivre et vivre » fondé par des mathématiciens, ont même été jusqu’à rompre avec les institutions scientifiques. Un penseur comme André Gorz se défiait de l’ « expertocratie », pouvant aboutir à une intégration de la contrainte environnementale par le capitalisme. Il définissait l’écologie comme la défense du « monde vécu », ce qui l’amenait à interroger les rapports sociaux et les phénomènes d’aliénation à partir d’une relecture du marxisme. 

Les rapports du GIEC suffisent-ils à changer le capitalisme ? Sans une politisation de la critique écologique, les appels incantatoires à une articulation entre la transition écologique et la justice sociale resteront inopérants, tandis que seules les solutions technologiques (environnementales) ou éthiques (subjectives) trouveront un débouché. La culture écologique doit donc faire interagir les trois écologies identifiées par Félix Guattari : l’écologie environnementale (environnement), l’écologie sociale (rapports sociaux) et l’écologie mentale (sujet).

Les idées de progrès et de croissance sont-elles compatibles avec les défis écologiques ?
Nous célébrons cette année les cinquante ans de la publication du rapport Meadows de 1972 dont on oublie trop souvent le titre : The Limits to Growth. Il a fait la démonstration des limites de la croissance économique, qui entraîne l’épuisement des ressources et l’augmentation de la pollution. Nous savons donc depuis un demi-siècle que la croissance économique infinie est incompatible avec le défi écologique, ce que la bioéconomie est venue confirmer en s’appuyant sur la loi de l’entropie qui établit que dans un système clos, l’énergie libre se dissipe. 

Le rendez-vous a pourtant été manqué. Le président de la Commission européenne, le social-démocrate hollandais Sicco Mansholt, qui s’était pourtant distingué par son soutien au productivisme agricole, est allé jusqu’à prôner « une croissance économique en dessous de zéro » dans un entretien avec Le Nouvel Observateur. En France, Michel Rocard, alors secrétaire général du PSU, en a fait une « voie du socialisme autogestionnaire ». Mais François Mitterrand a fini par rejeter la « croissance zéro » au nom de la lutte contre les inégalités entre les pays comme entre les classes sociales.

Aujourd’hui, comme l’a brutalement révélé le mouvement des Gilets jaunes, la transition écologique ne peut être réussie sans justice sociale. Les émissions de gaz à effet de serre des ménages croissent avec les revenus, tandis que l’augmentation du niveau de vie de ces vingt dernières années a d’abord profité aux derniers déciles. Les inégalités sont devenues insoutenables, tant socialement qu’écologiquement. 

Nous devons donc bifurquer vers une société post-croissance et redéfinir pour cela la richesse, comme l’a initié la loi Sas (du nom de la rapporteure) de 2015 en mobilisant de nouveaux indicateurs relatifs aux inégalités, à la préservation de l’environnement, à l’éducation, à la santé ou à la qualité de vie. Cela devra nous conduire à réorienter les investissements productifs, à mener la grande réforme fiscale notamment sur les patrimoines et à transformer l’État-providence en un État social-écologique visant à prévenir les inégalités et les vulnérabilités environnementales. 

Comment faire la pédagogie des voies et moyens à suivre pour réussir la transition écologique ? 
L’enjeu principal n’est pas « pédagogique » au sens où il s’agirait de rendre « acceptable » la transition écologique. Si les classes populaires, auxquelles on pense le plus souvent dans cette approche, résistent aux injonctions, c’est d’abord parce que celles-ci sont injustes. Les premiers déciles sont le plus faiblement émetteurs et c’est à eux que s’adressent le plus souvent les discours sur l’évolution des usages et des modes de consommation. Les dépenses contraintes pèsent lourd dans leurs budgets, ce qui obère leurs capacités d’arbitrage et accroît leur ressentiment. 

La question est d’abord politique. Alors que la social-démocratie s’est effondrée et que la social-écologie se cherche, il devient urgent d’ouvrir le chantier programmatique en explorant les tensions propres à ce projet. Comment concilier la sortie de la croissance économique et le maintien d’un haut niveau de protection sociale ? Plus concrètement, comment concilier le zéro-artificialisation des sols et la production de logements sociaux ? Le développement des mobilités durables et la revitalisation des territoires ruraux ? Le développement des énergies renouvelables et le pouvoir d’achat des ménages ? L’alimentation durable et la croissance démographique ? La réindustrialisation et la réduction des gaz à effet de serre ? 

Cela passera par la reconstitution d’un mouvement politique directement alimenté par les expérimentations menées par les territoires et la société civile, à la jonction desquelles se trouve l’économie sociale et solidaire.

Propos recueillis par Sarah Kerrich et Frédéric Cépède
Entretien paru dans L’ours 519, juin 2022.

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