mardi 16 août 2022
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« Les Lumières se caractérisent par une confiance profonde et affirmée dans les capacités humaines à exercer la réflexion critique. » Trois questions à Jean-Luc Guichet.

Professeur des Universités en Littérature-histoire des idées (université de Picardie), Jean-Luc Guichet est spécialiste de Rousseau et des Lumières. Il a publié en 2020 : Figures et moi et environnement naturel au XVIIIe siècle (Éditions de la Sorbonne).).

Comment définir l’esprit des Lumières ? Y a-t-il une spécificité française en Europe ?

Les Lumières, malgré leur nouveauté et leur signification incontestable de rupture, ne constituent pas pour autant un surgissement absolu et imprévisible mais sont le fruit d’une lente maturation qui s’étale sur les siècles antérieurs, depuis la fin du Moyen Âge et la Renaissance jusqu’au XVIIe siècle. Ces périodes se caractérisent en effet par une série de phénomènes croissants et convergents : les grandes navigations qui confrontent à une altérité culturelle radicale et non chrétienne, des progrès scientifiques et techniques décisifs, un développement économique majeur arrachant peu ou prou à l’économie de subsistance, une crise religieuse sans précédent fissurant l’unité idéologique et la consistance de la foi, un essor de la philosophie vivifiant l’esprit d’examen critique et ramenant l’homme, la politique, la connaissance et la pensée en général dans l’horizon de l’immanence, et enfin une méthode historique mettant de plus en plus en perspective le présent et le relativisant dans sa signification et ses certitudes. 

Tous ces facteurs tendent à aller dans le même sens : celui d’un décentrement de l’humanité européenne, d’une relativisation de ses fondements idéologiques et d’un développement de l’esprit d’objectivité, même s’il ne faut pas oublier que ces tendances concernent essentiellement une fraction – celle qui se dit justement « éclairée » – de la population. Il s’agit cependant d’un mouvement de fond et qui est européen et pas spécifiquement français, d’autant que le protestantisme, majoritaire sous des versions différentes dans les pays du nord, en est un vecteur majeur. 

Ce processus va toutefois atteindre un point de radicalité particulier en France du fait d’une accumulation des contradictions qui se cristallisent sur son sol, qu’il s’agisse des conflits entre catholiques et protestants, des tensions entre réaction aristocratique et progression socioéconomique de la bourgeoisie, de la résistance enfin de milieux religieux particulièrement rigides à la progression de l’« esprit philosophique » et à sa contestation des dogmes. Ce niveau de radicalité, qui se signale par exemple par l’essor des théories matérialistes et athées en France, amène à un degré d’acrimonie envers la religion (qu’on se rappelle simplement le fameux « Il faut écraser l’infâme » dont Voltaire ponctuait régulièrement sa correspondance) qui frappe maints Européens qui se rattachent pourtant à des mouvements proches (l’Enlightenment outre-manche, l’Aufklärung des États allemands, etc.) mais globalement moins affirmés et plus modérés. 

Même si le tableau reste complexe et nuancé, la question religieuse notamment faisant encore l’objet de bien des inquiétudes, les Lumières françaises sont ainsi porteuses d’une dynamique révolutionnaire dont la logique propre, allant au-delà des aspirations très majoritairement réformistes de ses acteurs, contribuera, selon un processus combinant certes nombre d’autres facteurs, à la grande rupture de la fin du siècle en la dotant d’outils intellectuels et rhétoriques très puissants et efficaces.

Quelles sont les constantes du procès fait aux Lumières ? Qu’en est-il aujourd’hui ?

Les Lumières constituent un fait historique et idéologique majeur qui a valeur à la fois de rupture et d’inauguration. Comme telles, elles ont fait l’objet d’attaques diverses leur imputant la responsabilité des crises ultérieures, voire du mauvais tournant qu’aurait pris l’histoire européenne. Toute une nostalgie réactionnaire parcourt ainsi le XIXe siècle qui voit dans les Lumières, plus ou moins confondues avec la Révolution, l’événement tragique fossoyeur d’un Ancien régime raffiné et idéalisé. Le romantisme, particulièrement, poussera ce retour au passé jusqu’au Moyen Âge dont le clair-obscur mystérieux servira d’antidote à un XVIIIe siècle jugé excessivement rationaliste. Loin de cette lumière trop vive et profanatrice, la réaction romantique valorisera les profondeurs obscures de la subjectivité (du « moi »), de la nature, du sentiment religieux et de la mort. La Terreur de la période révolutionnaire fait aussi office de repoussoir : des contemporains immédiats comme Rivarol en France et Burke en Irlande incrimineront les Lumières d’avoir rompu les liens fragiles qui faisaient médiation entre les différents niveaux sociaux et leur assuraient une cohérence globale et sécurisante. On voit ainsi très tôt se dessiner les éléments d’une critique réactionnaire – que l’on peut identifier comme « de droite » – qui se développera en accusant les idéaux de liberté et d’égalité des Lumières d’être les ferments d’un désordre social conjuré jusque-là par un ordre hiérarchique multiséculaire. Cette critique se prolongera jusqu’aux penseurs libéraux du XXe siècle qui dénonceront le projet révolutionnaire de reconstruire l’homme et la société selon un plan rationnel comme étant le germe des totalitarismes du XXe siècle. 

Mais la critique sera également aussi bien de gauche : Marx et ses successeurs verront dans l’universalisme des Lumières un trompe-l’œil idéologique dont la fonction aura été de couvrir les intérêts de la bourgeoisie montante et de lui permettre de gagner une bataille intellectuelle décisive, clé de son accès durable au pouvoir au siècle suivant. Le bourgeois individualiste, se prenant illusoirement pour le modèle de la nature humaine, serait ainsi la vérité honteuse de l’homme rationnel des Lumières et des droits de l’homme. Cette critique de « gauche » trouvera une expression très vive chez les auteurs de l’Ecole dite de Francfort, spécialement Adorno et Horkheimer qui la doubleront d’une accusation déjà « écologique », les Lumières étant tenues pour le triomphe du projet prométhéen voyant dans la nature un chantier à exploiter. Sur cette ligne, la critique prend aujourd’hui un tournant féministe et « racialiste », considérant la supériorité de la raison comme le masque d’une domination de l’homme sur la femme et de l’Européen sur les peuples de couleur. À l’inverse, la IIIe République aura réévalué les Lumières mais pour se les annexer comme un socle antérieur de légitimation du fragile nouveau régime s’en prétendant pour partie l’héritier au lendemain de la répression de la Commune… 

On voit que ces perspectives sont tout à fait opposées et même contradictoires : les Lumières constituent un moment particulièrement investi par les instrumentalisations idéologiques qui les érigent soit en modèle, soit en contre-modèle. Leur point aveugle commun étant de négliger la part portée par les Lumières de la sensibilité, de la valorisation de la nature, du sentiment et de la subjectivité, pour ne retenir trop exclusivement que leur rationalisme.

La crise de l’idée de progrès invalide-t-elle l’héritage des Lumières ? Comment l’éducation peut aujourd’hui faire vivre cet héritage alors même que la notion de vérité est contestée ? 

L’idée que les Lumières porteraient un culte au progrès est aujourd’hui contestée (cf. l’ouvrage récent de Bertrand Binoche « Écrasez l’infâme ! » Philosopher à l’âge des Lumières, 2018). Cette idée apparaît en effet davantage caractéristique du XIXe siècle, lequel la projette rétrospectivement sur le siècle précédent, tant il est vrai que l’on regarde très souvent celui-ci à travers le prisme de celui-là. Rousseau particulièrement insiste sur l’ambivalence irréductible de tout progrès. Dès lors, le procès dénonçant aujourd’hui une confiance optimiste et unilatérale dans le mouvement supposé toujours positif de l’histoire reprend au fond, plutôt qu’il ne l’invalide, l’héritage foncièrement critique des Lumières, celles-ci refusant tout fanatisme, même celui du progrès. 

Il n’en reste pas moins que les Lumières se caractérisent par une confiance profonde et affirmée dans les capacités humaines à exercer la réflexion critique et, par là, à conquérir une forme d’autonomie rationnelle. Oser penser est bien leur formule majeure pour reprendre l’expression de Kant qui voyait en elles l’accession de l’humanité à sa majorité. De là leur intérêt nouveau envers l’éducation, vue non plus comme une simple option réservée à quelques privilégiés, mais comme le levier indispensable conditionnant la possibilité de liberté et d’égalité des individus, et ainsi comme un droit pour chacun et un devoir pour l’État. Cette idée globalement nouvelle même si on en trouvera toujours des jalons antérieurs est sans aucun doute l’un des héritages les plus précieux des Lumières. C’est là la forme d’une paradoxale foi en la raison, vue non comme un principe fatal de progrès ou comme un instrument de gestion, deux faces d’un même dévoiement de sa notion, mais comme l’exercice libre du jugement et la condition d’une humanité un tant soit peu accomplie. Foi qui est peut-être bien le moteur proprement idéaliste de toute éducation, l’esprit qui, seul, ne peut sans doute suffire, mais sans lequel la montagne qu’est toute éducation ne pourra jamais être soulevée, ni aucune réforme ne réformer véritablement quoi que ce soit…

L’Ours 520, juillet-août 2022

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