Actes du colloque « La gauche et l’École » tenu à Amiens en décembre 2016, ce livre restreint le nombre des acteurs aux gauches de gouvernement, ce qui est déjà beaucoup pour étudier la manière dont les enjeux politiques influent sur les politiques éducatives et les réalités scolaires. Car, par gauches, il faut entendre non seulement les partis politiques, mais aussi tout un écosystème politique avec les syndicats, si importants hier dans l’Éducation nationale et encore aujourd’hui, et la diversité des associations éducatives et des mouvements de pensée. À propos du livre : Les gauches de gouvernement et l’école. Programmes, politiques et controverses du Front populaire à 2012, Sous la direction d’Ismail Ferhat, Rennes, PUR,2019, 176p, 20€

Article paru dans L’OURS 494, janvier 2020

Évidemment, le livre n’est pas exhaustif et n’embrasse pas toutes les périodes depuis le Front populaire ni tous les problèmes. Mais le choix effectué des communications permet de bâtir des réflexions suggestives. Afin d’ordonner les questions, trois parties sont distinguées : l’étude des projets pour l’école, des politiques éducatives effectives, des controverses. Dans la tradition maintenant établie des colloques qui portent sur l’histoire contemporaine, des acteurs livrent leurs témoignages sur leurs rôles dans les partis et les positions prises alors, le PSU avec Robert Chapuis, le Parti communiste avec Michel Dufour, le Parti socialiste avec Jacques Guyard et Jean-Louis Piednoir. Antoine Prost, enfin, dans sa conclusion élargit le cadre et présente ses propres réflexions.

Les programmes et les actes
L’examen de quelques projets, ceux du Comité national d’action laïque, du parti des Verts et du Parti socialiste, montre que les gauches sont non seulement diverses mais que leurs positions sont souvent contradictoires. Bruno Poucet établit que la proposition phare du CNAL, « À école publique, fonds publics, à école privée, fonds privés », n’a pas été mise en œuvre par les partis de gauche quand ils ont gouverné. Et cela pas seulement au début des années 1980, avec l’échec du « Grand Service public et laïc de l’Éducation nationale », car en 1956, Guy Mollet, dès son gouvernement formé, avait entrepris des négociations secrètes avec l’Église catholique, le Vatican et les évêques français pour trouver un compromis qui tourna court. La formule du CNAL resta, mais comme un slogan identitaire au contenu incertain, dans la mesure où les partis étaient divisés intérieurement sur sa possible application. Les Verts, étudiés par Sébastien Repaire, ont mené une critique de l’école républicaine, de son conservatisme et de son élitisme, nourrie des idées de 1968, alors que le PS des années 1970, période d’intense élaboration programmatique, suivi par Ismail Ferhat, tentait de concilier les positions contraires des syndicats de gauche. Le Syndicat national des instituteurs et le Syndicat national des enseignants du second degré, pour l’école primaire et le collège, s’accordant, malgré tout, sur le caractère émancipateur de l’école républicaine et trouvant dans l’augmentation des moyens un élément de consensus qui, autrement, faisait défaut.

Jeux d’acteurs et d’échelles
L’intérêt des communications sur les politiques éducatives est d’analyser le rôle des acteurs politiques à différents niveaux, à « différentes échelles », dit Antoine Prost dans sa conclusion. L’étude, par Isabelle Clavel, de la commission de l’Éducation nationale de l’Assemblée nationale, sous la IVe République, où dominent souvent les députés de gauche, montre que l’Assemblée – dans un régime pourtant parlementaire – n’a pas été le lieu pour débattre réellement des problèmes de structure du système scolaire et des questions pédagogiques, mais qu’elle s’est consacrée essentiellement aux réalités budgétaires et au problème lancinant du financement de l’enseignement privé. La communication de Julien Cahon sur le rôle des municipalités socialistes dans les années 1970-1980 met en lumière une réalité trop peu souvent prise en compte : l’environnement socio-éducatif qui entoure désormais l’école. Il faut également analyser l’influence de l’acteur régional qui est devenu incontournable pour prendre la mesure des avancées et des problèmes de l’enseignement professionnel, comme l’exemplifie Stéphane Lembré pour la région Nord-Pas-de-Calais .

La partie sur les controverses à gauche illustre les difficultés des gauches à penser l’école. L’action de Jean Zay, estimée aujourd’hui à sa juste place, n’a pas été pourtant soutenue fermement par les partis du Front Populaire comme le souligne Jean-François Condette. Et c’est dans son propre parti, le Pari radical, que les réticences furent les plus fortes, la plupart des dirigeants, et notamment les spécialistes de l’éducation, défendant plus ou moins consciemment les structures traditionnelles de l’enseignement secondaire et sa pédagogie. L’instauration du collège unique, par la loi Haby de juillet 1975, a pris de court les partis de gauche, qui portaient pourtant cette idée d’unification du système éducatif. Les socialistes et les communistes – encore dans une période d’union de la gauche – ont eu des critiques voisines sur les inachèvements de l’unification des filières mais, comme le souligne Jérôme Krop, ils n’ont pas pu exposer une conception commune de ce que devrait être l’organisation pédagogique du collège, pris qu’ils étaient dans les contradictions syndicales du SNI et du SNES, traduisant, à la fois, des convictions idéologique et des intérêts corporatistes.

Ces difficultés ont touché aussi les partis en leur sein. Les courants du PS ont eu leurs conceptions propres, attachés souvent à leurs proximités syndicales. La contribution de Pierre Khan et d’André D. Robert sur la polémique menée, dans les années de guerre froide, par les responsables communistes de l’éducation, particulièrement Georges Cogniot contre la pédagogie Freinet, montre que les contradictions internes ont touché aussi le Parti communiste. Alors que Célestin Freinet se réclamait d’une « science pédagogique prolétarienne » qui aurait du être approuvée à un moment où les communistes dénonçaient la « science bourgeoise », la direction du PC a en fait défendu un « demo-élitisme », pour reprendre l’expression des auteurs, avalisant ainsi la tradition classique et le « savoir bourgeois » et menant une bataille à front renversé.

Les apports des acteurs confirment le plus souvent les analyses des chercheurs et permettent d’éclairer particulièrement les évolutions et les contradictions des années 1980-2000, période où ils ont exercé leurs responsabilités politiques.

Acquis et inquiétudes
Dans sa conclusion, Antoine Prost pointe les acquis du colloque, et toutes les questions qui sont encore à traiter et appellent de nouveaux travaux, pour rendre compte de toutes les dimensions de la question, notamment le rôle de grandes associations, comme la Ligue de l’enseignement (et pourrait-on ajouter de la franc-maçonnerie peu évoquée dans ces travaux). La tonalité de son propos révèle une inquiétude sur l’avenir de notre Éducation nationale qui lui parait « totalement imprévisible » et « potentiellement dangereux ». La discorde des gauches, en effet, mine l’élaboration d’un « vrai projet pour l’éducation ». Le bilan, depuis le Front populaire, n’est pourtant pas mince et ne se résume pas qu’à une augmentation des moyens qui a été conséquente chaque fois que la gauche a été au pouvoir. Il y a eu des moments authentiquement réformateurs. Il est vrai qu’il n’a pas été possible de faire entrer dans la réalité des projets qui se sont heurtés non seulement à la difficulté de faire face à l’hétérogénéité des élèves mais aussi, et peut-être surtout, à l’hétérogénéité des intérêts idéologiques et corporatistes.

Alain Bergounioux