mardi 13 avril 2021
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Les combats jusqu’à l’exil de Francisco par REMY PECH

Les notes de Francisco Garcia, officier sorti du rang, mises au propre dans ses vieux jours à partir des cahiers rédigés pendant la guerre civile et la Retirada ont été établies puis éditées par son fils, dans leur langue originale, le castillan, il y a 7 ans. À propos du livre de Francisco Garcia Berrera, Un combattant républicain dans la guerre d’Espagne, présenté par Salvador Claude Garcia, préf. de Jean Franco, Toulouse, Loubatières, 2020, 253 p, 21€

L’ouvrage a été présenté et diffusé avec succès dans l’Andalousie natale de Francisco. En voici une traduction scrupuleuse, agrémentée de nombreux documents (cartes géographiques, photos) et d’un chapitre supplémentaire qui éclaire l’ensemble et retrace les destinées d’une famille nombreuse et dispersée.

On peut suivre le parcours de Francisco depuis le cortijo, une ferme voisine d’Utrera où il vécut l’enfance très pauvre du paysan sans terre jusqu’à l’exil, à travers une guerre d’Espagne très mouvementée pendant laquelle il combattit sur plusieurs fronts successivement.

Témoignage et analyse
L’ouvrage n’est pas un simple témoignage. Francisco exerce avec lucidité une analyse permanente des faiblesses du camp républicain. L’irruption des franquistes en Andalousie fracture bien des familles, dont la sienne, et Francisco ne cache rien de ces dissensions. Militant anarchiste et responsable syndical de la CNT, son engagement milicien est logique mais il manifeste une loyauté absolue envers la République trahie par « les rebelles ». Loin de tenir comme tant d’autres un discours épique soutenu par le mythe de l’unité des forces loyalistes, il est lucide sur l’impré­paration et les divisions internes qui favorisèrent l’implantation des franquistes, assurés de l’appui de l’Église et des grands propriétaires. Son récit révèle toutefois l’opiniâtreté des républicains andalous qui, repliés dans des villages de montagne, disputèrent pendant des mois le terrain aux envahisseurs. Nommé caporal mitrailleur, puis lieutenant, Francisco est transféré à Malaga qui tombe aux mains des franquistes en février 1937. Il assiste impuissant à la Retirada de Malaga vers Almeria et au bombardement des civils réfugiés par les bateaux de guerre franquistes. Saisi par le découragement, il se voit « tout en lambeaux, les vêtements, l’espérance et jusqu’à l’âme ». Blessé à plusieurs reprises, ballotté dans plusieurs unités, son étiquette libertaire ayant nourri la méfiance de certains de ses supérieurs. Il récupère toujours, et finit par être incorporé dans une brigade transférée en Catalogne où il participe en 1938 aux batailles de Balaguer, de l’Ebre, qu’il doit traverser à la nage, et du Segre, déplorant de plus en plus l’incurie de son commandement. Il enregistre la grande lassitude des troupes sous ses ordres, notamment celle des jeunes recrues, et celle des paysans catalans sur leurs terres dévastées par les combats. Hébergé en tant qu’officier dans une maison où deux jeunes mobilisables étaient « planqués », il préfère passer sous silence cette anomalie pour préserver l’unité face aux nationalistes. Les slogans devenus proverbiaux « Venceremos » et « No pasaran » sont illusoires et il le sent bien après avoir passé une semaine à Barcelone, alors ravagée par la faim et les divisions politiques. Il déplore le climat de surveillance policière et de délation qui sape le fonctionnement de l’armée elle-même. L’efficacité des franquistes pour organiser leurs forces, ravitailler les régions conquises et réprimer brutalement tous les tenants de la République tombés en leurs mains est mise en parallèle avec la désorganisation et l’affaiblis-sement physique des troupes loyalistes. Désertions et trahisons se multiplient. Le défaut de solidarité de la part des démocraties européennes achève de noircir le tableau. 

Exil sans retour
Acculés dans les Pyrénées à la fin janvier 1939, les troupes dépenaillées reçoivent de quoi se vêtir au moment fatal du passage en France ! Les pages consacrées à l’entrée en France par le col d’Ares et Prats de Mollo atteignent le pathétique. Francisco déborde d’émotions au moment de quitter son pays pour être jeté dans les camps de concentration dont il décrit avec mesure les conditions de vie dramatiques. Après avoir vécu dans les différents fronts des situations de survie, on peut comprendre que Francisco ait eu la patience d’attendre dix mois, pour recouvrer la liberté, embauché dans l’Ariège par la famille d’un compagnon d’infortune. Recru d’épreuves, il n’a accepté ni de revenir en Espagne, ni de s’intégrer aux compagnies de travail, ni de s’engager dans le régiment des « volontaires étrangers ». Il a gardé l’Espagne (et surtout l’Andalousie) au cœur, mais pris la décision de s’implanter en France et d’y fonder une famille heureuse. C’était la juste contrepartie d’un engagement total et parfois héroïque, pour la sauvegarde d’une république espagnole dont le rêve brisé, malgré le tardif effacement du franquisme, reste vivace aujourd’hui encore.

Le dernier chapitre, rédigé par Salvador Claude, narre les émouvantes retrouvailles d’une famille fracturée par le conflit et représente un excellent travail d’archives (Avila et Salamanque ) qui corrobore le récit de Francisco. Il est imprégné des fortes convictions et de l’humanisme généreux que le combattant républicain a su communiquer à ses descendants. Un livre rare, utile à nourrir la réflexion de tous ceux qui sont prêts à défendre la démocratie face aux dangers qui la menacent.

Rémy Pech

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