Les années 68 à l’heure de la province par SYLVAIN BOULOUQUE

Le cinquantenaire de mai 1968 génère un nombre important d’études. Elles sont pour beaucoup relatives non plus au mai parisien mais à l’ensemble de la société française et particulièrement à la situation en province.

À propos des livres de : Collectif de la Grande côte, Lyon en luttes dans les années 68, Presses universitaires de Lyon, 2018, 382 p, 20€
Olivier Fillieule et alii (sous la direction de), Changer le monde, changer sa vie. Enquête sur les militantes et les militants des années 1968 en France, Actes Sud, 2018, 1118 p, 28 €
Olivier Fillieule et Isabelle Sommier (sous la direction de), Marseille années 1968, Presses de sciences po, 2018, 594 p. 25 €

Article paru dans L’OURS 478, mais 2018.

Ces trois ouvrages sont le fruit de programmes de recherches rassemblant des historiens, des politistes, des sociologues, conduits, le premier par le collectif de la Grande Côte et le deuxième et le troisième par l’équipe Sombrero, et financés par l’Agence nationale de la recherche (ANR). Ils interrogent les acteurs afin de savoir comment se sont déroulés les événements de Mai 68 et aussi – et surtout – leurs répercussions durant la décennie suivante. Les villes étudiées sont Lyon, Marseille, Nantes, Lille et Rennes, où il s’agit d’analyser les évolutions du militantisme d’extrême gauche en France avec un prisme particulier sur Lyon.

Les auteurs distinguent trois grands types de militantisme : politique, lié aux organisations contestataires ; syndical, principalement de proches de la CFDT ; féministe, issu de la contestation de l’ordre masculin dans les organisations. La mise en perspective des différentes études permet de constater que la gauche contestatrice et/ou révolutionnaire forme un mouvement qui possède des contours analogues sur l’ensemble du territoire. L’intérêt réside dans les approches locales et dans le recours à des enquêtes sur des parcours individuels. L’ensemble est passionnant car il permet de décentrer et de décentraliser les regards en analysant non plus uniquement les états-majors parisiens.
Les exemples lyonnais et marseillais sont à cet égard particulièrement intéressants.

Le mai lyonnais
À Lyon, on constate que le mai lyonnais s’est incrusté dans les espaces de la ville, des zones contestataires au centre urbain. Le quartier de la Croix Rousse devient ainsi l’épicentre de la contestation et son emblème, pour le rester quasiment jusqu’à aujourd’hui. Le mai lyonnais a aussi représenté un décalque du mai parisien dans la mesure où la plaine a pris feu dans le milieu estudiantin avant que l’incendie ne se répande dans la périphérie de la ville, en particulier dans les zones ouvrières. La typologie esquissée des organisations d’extrême gauche reprend aussi les déclinaisons nationales, il n’y a pas d’éléments particulièrement tranchants dans la cité rhodanienne, que ce soit sur le plan du féminisme ou des mutations du syndicalisme ou des lieux de vie, à l’exception de l’émergence de Max Cluzot/Henry Rey, le dirigeant maoïste devenu depuis directeur de recherche au CNRS. Ils sont cependant importants pour comprendre la vie politique et sociale locale. Les articles marquant une différence sont ceux qui par leur interprétation des événements et des modes de vie tranchent avec ce qu’il est possible de lire ailleurs comme l’analyse consacrée aux couples de militants maoïstes dans l’engagement quotidien.

Actions communes à Marseille
L’analyse des mutations marseillaises est elle aussi importante, même si on tombe des nues en regardant les sources consultées : rien sur le rôle de la maçonnerie dans la ville, rien ou presque sur l’anarchisme marseillais. Pourtant les sources ne manquent pas mais il aurait fallu aller consulter les fonds du Centre international de recherches sur l’anarchisme déposés aux… archives départementales. Cependant, l’ouvrage montre les particularités de la ville, la prédominance de la municipalité Defferre, la lente décomposition du PCF, la culture manifestante aussi importante à Marseille qu’à Paris. Les auteurs dressent un tableau éloquent de ces actions de rue. Cependant, Marseille n’est pas le lieu d’expansion du gauchisme : les trotskistes demeurent marginaux, les maoïstes sont légèrement plus nombreux, c’est dans les actions communes sur des terrains des changements de société que cette gauche arrive à s’exprimer et aussi sur le terrain de l’antiracisme. Cependant, cette forme d’action est souvent un lieu de défaite. La seule construction réellement réussie à Marseille est celle du mouvement féministe, dont les militant(e)s ont bénéficié du soutien discret de la municipalité…

Les nuances régionales : Rennes, Nantes…

Pour saisir les nuances régionales dans Changer le monde, Changer la vie, il faut piocher les informations dans les différents chapitres. Rennes apparaît en quelque sorte comme un laboratoire du PSU alors que Nantes semble un lieu particulièrement avancé pour les groupes influencés par la mouvance libertaire. Le grand ouest est aussi particulièrement marqué par la présence du christianisme social influencé par la CFDT déconfessionnalisée depuis 1964. L’ouvrage permet une lecture en nuance de certaines villes de France. En même temps, la logique choisie est trompeuse car elle se concentre sur les militants dont l’appartenance politique ou syndicale a tendance par nature à laisser plus de traces et de signes que d’autres acteurs qui se sentent en marge de la société. Il y a donc aussi un miroir déformant des minorités activistes dans la pluralité des activismes de l’après 1968.

Une deuxième question est soulevée par le choix de termes parfois problématiques. Ainsi, l’expression « les gauches alternatives » laisse penser que d’autres courants des gauches se seraient tenus à l’écart des mouvements des années 1970, au seul motif qu’ils s’inscrivent dans des engagements classiques, ce que entre autres le rassemblement de Charléty ou la transformation de la SFIO en PS viennent démentir immédiatement. Le refus même de les traiter ne permet pas de rendre aux « années 1968 » toute leur complexité.

Sylvain Boulouque