samedi 24 février 2024
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Léon Blum, l’homme qui manque toujours à la gauche, par ERIC LAFON

« Pourquoi Léon Blum, après une vie et un engagement si héroïque au nom de la République, occupe-t-il une place si modeste dans notre mémoire collective ? » Cette question, Philippe Collin la pose dans le dernier des neuf épisodes d’une série – à écouter en podcast sur le site de Radio-France – qu’il a consacrée à celui dont le nom et l’action demeurent, encore aujourd’hui et d’une manière inextricable, liés au Front populaire. (a/s de Léon Blum, une vie héroïque, par Philippe Collin, 9 épisodes, Podcasts, France Inter)

Philippe Collin, producteur de radio et scénariste de bande dessinée, porte un intérêt certain à l’histoire et à la mémoire, individuelle et collective. En juillet 2022, soit seulement cinq mois avant la série consacrée à Léon Blum, le journaliste avait diffusé un podcast en dix épisodes sur Pétain. Les deux séries sont très bien faites, et le journaliste fait appel à des historiennes et des historiens spécialistes du sujet. Au cours des neufs épisodes consacrés à Léon Blum on peut donc entendre principalement : Pierre Birnbaum, Ilan Greilsammer, Dominique Missika, Pascal Ory et Milo Lévy-Bruhl pour quatre épisodes, Nicolas Roussellier (E5, 8 et 9 ) et Frédéric Salat-Baroux (E1, 2, 3), Olivier Dard (E3, 6), Laurent Joly (E4,5) et Bénédicte Vergez-Chaignon (E6,9). Olivier Loubes (E3) et Renaud Meltz 26(E7) apportent également leur contribution.

Enfin, pour les deux derniers épisodes de la série consacrée à la retraite de Léon Blum à Jouy-en-Josas, Delphine Romani, responsable de la Maison Léon Blum et Antoine Malamoud, arrière petit-fils de Léon Blum interviennent sous la forme d’un reportage sur le lieu même. 

Prendre le temps de découvrir Blum
Chaque épisode dure près d’une heure. Le temps est donc pris pour rappeler ou découvrir la vie de l’homme Léon Blum de sa naissance le 9 avril 1872 à sa disparition le 30 mars 1950. Neuf heures de discussions et d’histoire sur fond de bandes sonores de docu-fiction, de films, et d’extraits d’archives audio durant lesquelles Philippe Collin livre en toute sincérité un parti pris assumé et interroge ses invités. Revenons à la question posée en début d’article et à cette affirmation du journaliste présentée dès le premier épisode : Léon Blum occupe une place modeste dans notre mémoire, loin de refléter l’importance de son héritage. Histoire, mémoire, héritage, nous voici une fois de plus au cœur d’un triptyque qui charrie débats et enjeux, vérités et mensonges, faits établis et préjugés, adhésion et rejet. Au fil des épisodes, Philippe Collin et ses invités rétablissent les faits et démontent un à un les préjugés, rappellent les attaques et les caricatures antisémites dont Léon Blum est victime, jusqu’aux violences physiques perpétrées par une foule haineuse le 13 février 1936.

Blum, enjeux de mémoires
En ce qui concerne l’histoire et l’action de l’homme politique, on peut justement admettre la modestie de l’héritage au regard de l’histoire de France marquée davantage par un Louis XI, un Louis XIV, un Napoléon, un de Gaulle et un Mitterrand. Léon Blum, lui, « incarne le socialisme démocratique français », comme l’affirme en 2012 Max Gallo, dans la préface au volume de la collection « Ils ont fait la France » (Le Figaro éditions, 20 volumes, 2012) que l’académicien dirige. On peut aussi se référer au colloque organisé en 2010 par l’OURS et la Société des amis de Léon Blum au cours duquel Léon Blum est décrit comme « un moment » ou « un âge du socialisme en France » pour reprendre les mots d’Alain Bergounioux. Une histoire du socialisme donc, seulement, laquelle s’inscrit indiscutablement dans l’histoire nationale et républicaine de notre pays. Or cette histoire du socialisme, de la gauche en France, est disputée par les différentes familles au sein même du Parti socialiste et plus encore par sa branche communiste qui scissionne majoritairement en 1920 à Tours. Sur cet événement, la part de Blum sur l’instant est très modeste. À Tours, les rôles importants sont tenus, d’une part par Jean Longuet et de l’autre par les partisans de l’adhésion à la IIIe Internationale. À Tours, Léon Blum prononce un discours dont la pertinence, la foi dans l’avenir d’un socialisme démocratique et humaniste, est reconnue a posteriori comme l’a rappelé en 2020, Romain Ducoulombier. Modeste aussi en définitive sera le rôle de Léon Blum arrêté, puis emprisonné en 1940, puis déporté en résidence surveillée dans un pavillon de chasse situé aux abords du camps de concentration de Buchenwald si l’on pense aux rôles directs de Charles de Gaulle, de Henry Frenay, de Jean Moulin, ou encore de Pierre Brossolette. 

Reste effectivement le Front populaire, au sein duquel Léon Blum n’occupe la fonction de chef du gouvernement que du 4 juin 1936 au 21 juin 1937. Il faut bien reconnaître sa brièveté au sein d’une longue histoire de la IIIe République. Toutefois, Philippe Collin et ses invités ont bien raison d’insister sur les conséquences prépondérantes sur toute la société française par l’expérience en matière sociale et culturelle du gouvernement Léon Blum. L’historiographie a montré en revanche un bilan plus contrasté en matière économique et de politique internationale. Ce bilan nourrit encore aujourd’hui les mémoires collectives de la gauche. Mais encore une fois, à chaque anniversaire ou commémoration, et la dernière en 2016 ne fait pas exception, on a pu entendre au sein des rangs de la gauche quelques procureurs énonçant l’acte d’accusation en lâcheté et en traîtrise au sujet de l’Espagne et des accords de Munich et prononçant des mots dignes de ceux de l’extrême droite des années 1930. Un bilan donc effectivement modeste qui peut répondre à la question de Philippe Collin et un socialiste, Léon Blum, qui ne fait pas l’unanimité au sein de sa propre famille. Mais pour autant est-il oublié ? La réalité prouve le contraire.

Blum toujours présent
Dans toute la France, des dizaines de milliers d’élus, hommes et femmes, de petites communes comme de grandes métropoles régionales ont donné le nom de Léon Blum à une avenue, un boulevard, une rue, une place, un établissement scolaire. Quant à l’antisémitisme dont fut victime Léon Blum et fortement souligné au cours des neufs épisodes, nous considérons qu’il est historiquement fort durant les années 1930 et 1940. L’antisémitisme de nos jours n’est pas le fait de l’extrême droite mais du fondamentalisme musulman. 

Pour conclure, il est à souligner que la figure de Léon Blum à partir de 1996, puis en 2006 et surtout 2016 à l’occasion des commémorations du Front populaire a été rafraîchie, et notamment par un intérêt porté à l’homme, à ses compagnes et à ses amitiés plutôt qu’au seul politique qu’il fut aussi. En 2017, la maison où il vécut ses derniers jours avec Jeanne à Jouy-en-Josas reprenait vie. Des ouvrages, des films et des émissions de radio, comme cette série de Philippe Collin, ont redonné vie à l’homme et surtout au militant pour un socialisme démocratique et humaniste. Or, ce n’est pas pour plaire à la gauche populiste et tribunitienne aussi bruyante que stérile qui domine aujourd’hui. C’est peut-être là le problème. 

Éric Lafon
article paru dans L’ours 526, mars 2023.
Accéder au podcast : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/leon-blum-une-vie-heroique

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