samedi 24 février 2024
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Etranger : Portugal, une nation et une révolution par GILLES VERGNON

L’intérêt de ces deux livres est de restituer, pour le premier, une histoire au long cours et, pour le second, de porter un regard informé sur le Portugal des cinquante dernières années. (a/s de Yves Léonard, Histoire de la nation portugaise, Tallandier, 2022, 398 p, 24,90 € et Christophe Roux, Marie-Hélène Sa Vilas Boas, Victor Pereira (dir.), Le Portugal depuis la révolution des Œillets. Dynamiques politiques et sociales, L’Harmattan, 2022, 312 p, 33€)

C’est sans doute un hasard éditorial qui nous vaut la publication, à quelques mois d’intervalle, de deux ouvrages consacrés à un pays proche, qui fait l’objet d’une curiosité sélective. L’épopée des « grandes découvertes », d’Henri le Navigateur à Vasco de Gama, puis, sautant les siècles, le régime dictatorial de Salazar et sa chute au printemps 1974, ont plutôt monopolisé le public cultivé.

Yves Léonard, spécialiste reconnu de ce pays, déjà auteur d’une Histoire du Portugal contemporain (Chandeigne, 2016), s’intéresse cette fois, dans une nouvelle collection dédiée aux nations européennes, à l’Histoire de la nation portugaise. La « nation », est-il besoin de le rappeler, n’est pas l’État, même si les deux concepts sont étroitement liés. Comme État, le royaume du Portugal naît à la fin du XIIIe siècle, après la fin de la Reconquista sur les Maures (1249) et l’établissement d’une frontière quasi-définitive avec la Castille (1297) : peu d’États européens, même le Danemark, peuvent se targuer d’une telle longévité et d’une telle stabilité territoriale. Mais peut-on fixer un point de départ, un événement fondateur à la nation ? 

C’est à cette question que tente de répondre l’auteur en s’appuyant sur la célèbre définition d’Ernest Renan, fil conducteur de son propos. Il démontre l’inanité du récit nationaliste, pleinement déployé à l’ère salazariste, qui fait du pâtre lusitanien Viriate, déclinaison locale de Vercingétorix, au IIe siècle avant J-C, une figure fondatrice de la nation. Il met aussi en doute l’association État-Nation à la fondation médiévale du royaume portugais, les populations étant d’abord imbriquées dans des communautés infranationales villageoises ou seigneuriales. L’expansion ultra-marine à l’époque des « grandes découvertes » au XVe siècle fonde un récit des origines plus convaincant, source de bien des mythologies nationales, dont celle des « héros de la mer » exaltés dans l’hymne national A Portuguesa. Mais c’est bien davantage le XIXe siècle qui, comme dans le reste de l’Europe, « fabrique » la nation portugaise, un processus scandé par la séparation d’avec le Brésil (1825), le retournement colonial vers l’Afrique et la proclamation de la République (1910). La « révolution des Œillets » du 25 avril 1974 marque un point de bascule pour un pays qui retrouve (Açores et Madère à part) ses frontières médiévales, et doit, pour la première fois, se projeter vers l’Europe continentale et redéfinir son projet national à rebours de la nation multicontinentale « Du Minho à Timor » vantée sous le salazarisme.

Le Portugal aujourd’hui
C’est à ce Portugal des temps présents que s’intéresse un groupe de jeunes chercheurs lusophones, français et portugais dans un ouvrage collectif, qui balaye tant l’histoire récente, que l’économie, la société, le système partisan, et les institutions nationales et locales. Le lecteur néophyte appréciera une excellente mise au point sur les « deux ans de révolution 1974-1976 » quand Lisbonne fut le point d’attraction des révolutionnaires du monde entier, qui voyaient La Havane sur les bords du Tage. Il est vrai que le Portugal télescopa pendant deux ans une révolution démocratique qui mit à bas le plus long régime autoritaire d’Europe occidentale, et la dernière esquisse d’une révolution socialiste, avec dans les deux cas un rôle original des militaires, ces jeunes officiers du MFA, qui furent un temps la coqueluche d’une bonne part des gauches et extrêmes gauches européennes. Leur échec ramène le Portugal sur la route du mainstream continental, tout en laissant un héritage mémoriel vivace, remobilisé dans les pratiques politiques récentes. Dans les limites de ce compte rendu, on signalera aussi une présentation de la Constitution portugaise, « un régime parlementaire à correction présidentielle », qui devrait mieux informer les débats institutionnels en France

Gilles Vergnon

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