samedi 23 octobre 2021
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Le travail, questions aux sources, par JEAN-WILLIAM DEREYMEZ

Comme elle l’avait déjà fait en 2019, la revue Parlement[s] publie un recueil de documents correspondant à la question d’histoire contemporaine de l’agrégation déjà en vigueur en 2021, à savoir le travail artisanal et industriel en Europe occidentale (colonies exclues) des années 1830 aux années 1930 incluses. Vaste programme… A propos du livre « Le travail en Europe occidentale des années 1830 aux années 1930. Spécial concours – commentaire de documents, Parlement[s], n°33, 2021, Rennes, PUR, 306p, 25€)

Le volume, destiné à couvrir l’épreuve de commentaire de texte, regroupe vingt contributions de spécialistes, chacune composée du ou des documents suivis du commentaire. Ces documents relèvent à la fois de l’écrit, avec classiquement des articles de presse, textes de loi, débats parlementaires, préfaces ou extraits d’ouvrage, lettres d’ouvriers (moins classiques), compte-rendu de jugement de tribunaux des prud’hommes, mais aussi de l’iconographie, photographies – par exemple des daguerréotypes exposant une manifestation chartiste de 1848, commandée par la reine Victoria et le prince Albert –, dessins et caricatures de presse. La coordonnatrice, Laure Machu, a regroupé ces contributions en trois chapitres : mutations du travail et de l’organisation du travail, conditions de vie et de travail des ouvriers, travail et question sociale. Le tout concernant principalement la France, mais aussi la Grande-Bretagne, la Catalogne, le IIIe Reich, l’Italie, la Belgique…

Dans cet ensemble foisonnant, le lecteur peut se retrouver en terrain connu avec des éléments relevés ailleurs, ainsi la « chasse aux Belges » de 1892 dans le Pas-de-Calais s’apparentant aux pogroms contre les Italiens du Midi ou de La Mure, ainsi la relative liberté d’organiser leur journée des coupeurs de gants de l’Isère, au-delà de la saint lundi, les pétitions de travailleurs anglais qui, sans aller jusqu’au luddisme, demandent la taxation des produits des machines, ainsi la place prédominante des réclamations de salaires, loin devant la durée du travail, dans les revendications ouvrières, ainsi les méthodes patronales de récupération des salaires par les magasins d’entreprises, etc. Il pourra regretter l’absence de contributions sur les représentations artistiques du travail – le fameux forgeron des cheminées bourgeoises –, ou sur le travail des employés des usines, leur statut et leurs rémunérations, les perspectives ouvertes aux enfants d’ouvriers, ou encore sur la formation des travailleurs ou l’utilisation, et parfois leur disparition, des vocables « travail » ou « ouvrier » dans les noms des partis socialistes de la fin du XIXe siècle.

Diversité

Mais il pourra également emprunter des perspectives nouvelles qui naissent de l’ensemble : d’abord l’extrême diversité des catégories ouvrières, certes fondées sur le sexe, l’âge, la qualification, mais aussi sur d’autres critères comme la coexistence, durant des lustres, de divers formes de production, travail à domicile, artisanat lié à une manufacture, qui perdurent, loin de disparaître par élimination successives des formes considérées comme « archaïques » comme le pensait Jean Jaurès, devant la poussée de l’usine – le bagne industriel – avec ses règlements et ses horaires, à la manière de la firme Schneider : la ganterie à domicile survécut dans l’Isère bien au-delà du début du XXe siècle.

En dépassant le cadre chronologique imposé par le programme, on notera le retour du travail « indépendant » au sein des grandes entreprises sous la forme de l’« ubérisation ». Même les lois sociales, dont l’application prit souvent des lustres – la journée de huit heures votée en 1919 n’était pas en vigueur dans tous les secteurs à la veille de la Seconde Guerre mondiale du fait de l’extrême diversité des situations – ne purent venir à bout de ces modes « archaïques » qui se révélaient encore utiles. Même la rémunération du travail, censée passer progressivement et « progressistement » de la rémunération à l’acte à celle au temps, n’évolua pas toujours selon les schémas simples qu’on lui a appliqués : le travail à la pièce (au boulon…) existait encore dans le décolletage savoyard des années 1960.

Un doute alors s’insinue dans nos esprits : doit-on parler de « la » classe ouvrière ou « des » ouvriers, de « la » condition ouvrière ou « des » conditions des ouvriers ? Au sein d’une même entreprise, la diversité des modes de travail et de vie rendait difficile une vue globale de ceux-ci. Le syndicalisme pouvait-il, dans ces conditions, prétendre représenter l’ensemble des travailleurs et son morcèlement initial en métiers puis fédérations ne le prouverait-il pas ?

Au-delà de ces remarques, ce « livre » apparaît comme indispensable. D’abord bien sûr pour ceux à qui il est primitivement destiné, les candidats (et leurs enseignants) qui y trouveront, outre une grande variété de connaissances précises, de subtiles méthodes de commentaire. Mais également pour tous ceux, et ils restent nombreux, qui s’intéressent à l’histoire du travail, qui y glaneront d’utiles précisions et réflexions sur ce monde, qui a trouvé de nouveaux historiens, et dont d’aucuns prédirent, naguère, la disparition.

Jean-William Dereymez

Article paru dans L’Ours 511, septembre-octobre 2021.

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