samedi 23 octobre 2021
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Comment évolue le travail en longue durée, par FLORENT LE BOT

Au cœur de cet ouvrage, portant sur la mesure du temps de travail en longue durée en Europe occidentale, s’inscrit la problématique englobante des conditions mêmes du travail. (a/s de Corine Maitte et Didier Terrier, Les rythmes du labeur. Enquête sur le temps de travail en Europe occidentale, XIVe-XIXe siècle, La Dispute, 2020, 421p, 28€)

En s’interrogeant sur la durée quotidienne du travail (mais également hebdomadaire, mensuelle, annuelle, au long de la vie), les auteur.e.s abordent l’organisation même du travail et de la production, les modes et la nature des rémunérations, la place du travail dans les sociétés d’Europe occidentale et y compris sa représentation. On considère de manière ancienne, durable et large que les « ouvriers » ne devraient pas recevoir plus que le strict nécessaire sous peine de les voir délaisser le travail, se vautrer dans la débauche et l’oisiveté, voire se complaire à des dépenses inutiles et socialement dangereuses, portant atteinte à la hiérarchie nécessaire des êtres et des apparences. L’idée, a contrario, que l’augmentation des consommations serait utile à la croissance générale et au bonheur de tous peine à faire son chemin (au XVIIe siècle, Adam Smith par exemple). 

Les rythmes du labeur renvoient aux rythmes de vie en général, et sortent l’analyse des ornières d’une vision bucolique des sociétés et des temps ante-industriel. En variant les échelles temporelles et spatiales, en s’appuyant sur des reconstitutions de vie au travail (une étude par cas,) les deux auteur.e.s remettent en cause l’idée d’une évolution linéaire du temps de travail. En fonction des conjonctures, des contextes locaux et des secteurs d’activité, les journées peuvent être particulièrement longues dès le Moyen Âge, tout comme les horaires peuvent être très stricts et les exigences des employeurs draconiennes ; il n’y a pas besoin pour cela d’attendre les règlements de fabriques du XIXe siècle. Lors de l’industrialisation, hommes, femmes et enfants ne travaillent pas nécessairement plus longtemps et l’intensification du travail précède parfois le machinisme. Cela étant dit, il est rappelé que les conditions de travail ne dépendent pas que du temps qui lui est consacré : au XIXe siècle, la révolution de la chimie et son utilisation massive ont probablement contribué à renforcer la pénibilité de l’effort productif ; les machines viennent également scander les cadences de production et le machinisme n’a pas nécessairement rendu le travail moins « fatiguant ». Les moments d’augmentation des temps de travail sont en fait très variables selon les lieux, les métiers, les cycles individuels et familiaux et peuvent être bien antérieurs à la période 1650-1850. Si césure il y a, c’est seulement dans les années 1890-1920. Alors, associée aux revendications portées par les luttes sociales, se concrétise l’idée selon laquelle la dernière heure de travail n’est pas rentable et que la diminution des durées du labeur n’a qu’une incidence très limitée sur le niveau de production journalier. 

Nouvelles temporalités du travail

Il faut attendre le XXIe siècle pour que, de manière inédite, nous assistions à un renouveau de la complexité des temporalités du travail, comme si le « court XXe siècle » n’avait été qu’une parenthèse… La flexibilité s’affirme désormais comme le nouveau mot d’ordre d’un capitalisme qui souhaite, par le biais des flux tendus, s’adapter aux moindres soubresauts des marchés, au prix d’une fragilisation renouvelée des travailleurs. 

L’intérêt de cet ouvrage est aussi de discuter l’importante littérature ayant abordé les temps du travail. De manière ferme, mais argumentée et posée, Corine Maitte et Didier Terrier insistent sur l’impossibilité de calculer des temps de travail moyen pour l’ensemble de la population avant l’époque statistique et la généralisation du salariat réglementé du XXesiècle. Le raisonnement par cas s’avère pour eux le seul capable de saisir ce que pouvait être le rapport au temps et au travail des hommes et des femmes du passé.

Cet ouvrage sur les temps du travail par deux éminent.e.s spécialistes d’histoire du travail en longue durée s’inscrit lui-même dans un programme au long cours qui a donné lieu au fil des ans à plusieurs publications (citons sous la direction des deux : Les temps du travail. Normes, pratiques et évolutions, XVe-XIXe siècle (PUR, 2014). Il est fort à parier qu’il donnera lieu à d’autres prolongements.

Florent Le Bot

article paru dans L’Ours 511 (septembre-octobre 2021)

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