samedi 23 octobre 2021
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Face aux promesses non tenues de notre passé, par ALAIN BERGOUNIOUX

À un moment où les questions de l’identité nationale sont sur le devant de la scène politique, Sébastien Ledoux consacre sa réflexion au « récit national » français : comment il se construit, se transmet, se débat. A propos du livre de Sébastien Ledoux, La nation en récit, Belin, 2021, 344p, 23€)

Les histoires nationales sont toujours des enjeux politiques majeurs. Elles suscitent des débats le plus souvent vifs. Les États entendent pour le moins influencer leurs contenus – dans le cas des États autoritaires, les contrôler et dans celui des États totalitaires les écrire eux-mêmes. L’auteur note, avec justesse, qu’aux récits providentialistes ont succédé les récits historiques au XIXe siècle, concomitants avec l’affirmation des États nations. Un « roman national » a été forgé par la IIIe République, souvent décrit, encore parfois invoqué. Depuis les années 1970, celui-ci s’est sinon désagrégé pour le moins fortement affaibli et diversifié. Nous vivons actuellement de nouveaux rapports avec le temps et avec nous-mêmes… C’est l’objet de ce livre de les comprendre.

La France, une nation particulière…
L’auteur commence par rappeler les traits du « roman national » républicain qui faisait de la France une nation particulière dont, pour reprendre les mots de Michelet, la marche vers la liberté était liée à celle du monde. À travers l’évocation de grands personnages qui faisait une petite part à des héros du peuple, et d’évènements choisis, une trame commune a été inculquée, essentiellement par l’école, pour dessiner une continuité progressiste en-deçà et par-delà la Révolution française présentée comme le fait capital de l’histoire nationale. Mais il faut se garder des simplifications rétrospectives. Le progressisme républicain allait de pair avec la revendication d’une vocation coloniale. Et le patriotisme, après la Première Guerre mondiale, a été discuté, particulièrement dans le milieu enseignant. La restauration d’un récit somme toute traditionnel après 1945 a perdu rapidement de sa force au fil des décennies. Intéressantes sont les pages qui en explicitent les raisons : l’entrée dans une société de consommation qui change l’échelle des valeurs, la fin de l’empire colonial, les évolutions des études historiques elles-mêmes, avec d’autres narrations du passé, comme l’accent mis sur une « histoire par le bas » (pensons au succès de Montaillou, village occitan), la crise des « mémoires » gaulliste et communiste, la montée des revendications mémorielles, les évolutions pédagogiques dans l’enseigne­ment… Tout cela – sans établir une hiérarchie des causes – explique que depuis la fin des années 1970 le débat et les controverses n’ont pas cessé sur comment penser et établir des politiques narratives nationales.

Histoire, mémoire et politique
Dans le corps du livre, Sébastien Ledoux mène une étude chronologique précise de toutes les questions qui ont traversé notre actualité : sur la nature du régime de Vichy, « ce passé qui ne passe pas », et sur les responsabilités de la République ou de la France dans la persécution des juifs, sur le caractère de la Shoah, sur les « mémoires » de la guerre d’Algérie, sur l’« impensé » colonial, sur la reconnaissance de l’esclavage, etc. Sans compter les multiples commémorations souvent discutées. La controverse sur les lois mémorielles a divisé la communauté historienne en opposant la « mémoire » et l’« histoire ». Le succès des Lieux de mémoire, dirigé par Pierre Nora, au début des années 1980, a traduit un autre rapport à notre histoire, centrée désormais sur les héritages patrimoniaux – une autre manière d’être français, mais sans une vision d’avenir. Il est évidemment intéressant de voir comment les présidents de la République successifs ont traité ces questions. Les oppositions n’ont pas manqué entre François Mitterrand, dans la tradition gaulliste finalement, et Jacques Chirac, en principe héritier du gaullisme, sur la France et Vichy. Celles entre Nicolas Sarkosy et François Hollande sur la réalité de l’immigration, sont nettes, comme l’a marqué le projet avorté de créer une « Maison de l’histoire de France ». Emmanuel Macron consacre une part notable de son action présidentielle à tenter de rassembler les « mémoires » autour de valeurs et de héros républicains. 

Échapper à la nostalgie
Quoi qu’il en soit, il est clair que le « récit national » représente actuellement un enjeu politique important que la place prise par le Rassemblement national, qui porte un projet de restauration identitaire, rend inévitable. Pour sa part propre, Sébastien Ledoux marque que l’on ne peut pas s’en tenir à l’idée d’une réconciliation des mémoires qui court le risque, si tant est qu’elle soit réellement possible, de figer les représentations sans créer un sentiment d’appartenance à une même collectivité nationale. Il faudrait, pour ce faire, échapper à la nostalgie pour concevoir un « bien commun », qui reprenne à son compte « les promesses non tenues de notre passé » pour reprendre une idée de Paul Ricoeur. Il faudra également revenir sur le rôle de l’éducation, que le livre souligne bien. Mais pour bien transmettre, encore faut-il avoir un accord le plus large possible sur ce qu’il faut transmettre – ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

Alain Bergounioux

Article paru dans L’Ours 511, septembre-octobre 2021

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