samedi 23 octobre 2021
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Le rojava : une nouvelle utopie ?, par Sylvain Boulouque

Ce nouvel ouvrage de Pierre Bance est d’un intérêt majeur. Sur un tout autre sujet, il n’est pas par sa nouveauté sans rappeler son livre premier et pionnier, Les fondateurs de la CGT à l’épreuve du droit. Il prolonge ici Un autre futur pour le Kurdistan. Municipalisme libertaire et confédération démocratique paru en 2017 (Noir et rouge éditions) dans lequel il expliquait les convergences de l’expérience régionale locale et l’évolution du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).  À propos de Pierre Bance, La fascinante démocratie du Rojava. Le contrat social de la Fédération de la Syrie du Nord, Noir et rouge éditions, 2020, 600 p, 25 €

Le PKK et son leader ont abandonné le maoïsme et la lutte armée pour construire une confédération politique d’un type nouveau reposant sur le dialogue et la mis en place d’une démocratie locale. Aujourd’hui, l’analyse est prolongée par l’étude des textes et des délibérations collections du Rojava, la partie syrienne du Kurdistan, devenue la Fédération démocratique de la Syrie du Nord. C’est-à-dire l’ensemble des régions de Raqqa à Deir-ez-Zor dans lesquelles les kurdes après avoir repoussés pendant un temps les djihadistes ont gagné la guerre en 2017. 

Les Kurdes sont aujourd’hui abandonnés et combattus par le pouvoir turc. La réflexion de Pierre Bance porte sur la base juridique que se sont donnés les Kurdes pour changer le monde… Le Rojava est devenu une nouvelle utopie concrète fondée non pas encore sur une constitution mais sur un contrat et un lien social. Ce qui rend le travail passionnant, c’est l’analyse des textes produits par le PYD – le parti de l’union démocratique – et les YPG – les unités de protection du peuple – et leur confrontation avec le réel. Pierre Bance présente à juste titre la révolution kurde comme une nouvelle forme de démocratie, dont les processus délibératifs sont mis en place. Démocratie moderne, avec ses assemblées locales, ses mandats impératifs et ses délégations contrôlés… mais une démocratie qui connaît de multiples limites : la guerre favorisant le poids des militaire sur les politiques, la tendance à la militarisation de la société, le poids du passé et des traditions – y compris dans la martyrologie et dans certaines formes d’antisémitisme présentes dans la région. 

En outre, si cette expérience s’inscrit, comme le Chiapas il y a quelques années, dans le renouveau des pratiques démocratiques, elle demeure suspendue au soutien des puissances occidentales. 

Pour conclure, en proudhonien assumé, Pierre Bance souligne que le contrat est la base des formes nouvelles de la démocratie.

Sylvain Boulouque

Rojava, la guerre, le silence…À l’heure où le « Rojova » disparaît dans le presque silence international, des témoignages importants permettent d’appréhender les situations.  Article paru dans L’OURS 494, janvier 2020.
Azad Cudi, Sniper. Ma guerre contre Daech, Nouveau Monde éditions, 2019, 282p, 19,90€ 
Zehra Digan, Nous aurons aussi de beaux jours, Éditions des femmes, 2019 298p, 15€
Farhad Pirbal, Europa Hôtel, Maurice Nadeau, 2019, 178p, 19€

On pourra avant de commencer la lecture de ces ouvrages ouvrir le petit opuscule publié par l’atelier de création libertaire, Make Rojava green again (2019, 3,50€), panorama des transformations sociales intervenues dans le Kurdistan libre, avant d’entrer dans la réalité de la guerre et de la répression.

Le livre d’Azad Cudi est glaçant par la crudité du propos. Né en 1983 à Sardasht dans le Kurdistan irakien, enrôlé dans l’armée de Saddam Hussein, il déserte et se réfugie en Angleterre où il devient citoyen britannique. En 2014, il part pour le Kurdistan, devient tireur d’élite. Il raconte comment mais aussi pourquoi il tue à distance, de sang-froid. Son livre exprime la volonté de vivre et de vaincre du peuple kurde. C’est aussi un livre sur la guerre qui, par certains côtés, évoque la biographie de Vassili Zaïtsev, le héros sniper médiatisé par le film de Jean-Jacques Annaud Stalingrad. Ces soldats d’élite se sentent investis d’une tâche qui leur permet de décupler leur capacité à se cacher, à se concentrer et à tirer. Il aborde aussi son retour à la vie civile dans laquelle l’écriture est devenue une façon de transcender la guerre. 

Zehra Digan est née dans le même pays, le Kurdistan, en 1989 mais de l’autre côté de la frontière turque. Artiste et journaliste, elle publie un reportage sur le rôle des femmes au Rojava.

Arrêtée par la police turque en 2016, elle a passé près de deux ans en prison pour avoir peint les destructions engendrées par l’armée turque au Kurdistan. Durant cette période, elle a écrit à une camarade installée à Angers, deux ans de réflexions sur l’enfermement, les conditions de la vie carcérale mais aussi l’espoir d’une transformation de la situation politique et, enfin, la maturation d’une réflexion artistique et politique. 

Destins croisés

Le récit du romancier Farhad Perbal est également précieux. Son texte est ciselé. Il a fui le Kurdistan de Saddam Hussein et évoque le sort d’un étudiant qui, pour financer ses études, travaille comme veilleur de nuit dans un hôtel parisien, Europa, rue de Trévise. Entre fiction et réalité, il décrit la vie des immigrés dans le Paris des années 1980. 
À travers ces vies parfois réelles parfois inventées, il offre des rencontres allégoriques sur les destins croisés entre les exilés du monde entier, des échanges entre des Juifs et des kurdes sur l’exil, des chercheurs passionnés par l’histoire et la vie des Juifs d’Ispahan et du Kurdistan, un marocain voulant se rendre aux États-Unis. Des tranches de vies de personnages ressemblant à l’auteur, amoureux des lettres et souffrant de son exil. 

Des témoignages à lire. 

Sylvain Boulouque

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