dimanche 27 novembre 2022
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L’Afrique et toute sa place dans le monde, par BRUNO POUCET

Une conversation historique qui renoue les liens entre l’histoire de l’Afrique et le monde et inversement, telle est l’ambition de ce livre. Le pari est réussi. (a/s de François-Xavier Fauvelle, Anne Lafont (dir.), L’Afrique et le monde : histoires renouées, La Découverte, 2022, 438 p, 28€)

Publié dans une collection « Histoire-monde », cet ouvrage propose une histoire globale de l’Afrique. Il faut entendre par là une histoire ordonnée autour d’un double mouvement : une histoire mondiale de l’Afrique et une histoire africaine du monde. C’est tout l’intérêt et le caractère novateur de l’ouvrage qui organise ainsi un rapport dialectique : en quoi l’Afrique s’est-elle construite dans son rapport au reste du monde, en quoi le reste du monde a-t-il été construit par l’histoire de l’Afrique ?

Une équipe internationale et pluridisciplinaire
Le livre est dirigé par deux spécialistes, le premier est professeur au Collège de France, spécialiste d’histoire et d’archéologie africaines, la seconde est directrice d’études à l’École des Hautes études en sciences sociales, historienne de l’art. Ils sont les directeurs d’une équipe de chercheurs (9) pluridisciplinaires. On y trouve en effet bien entendu des historiens de l’Afrique, des USA, de l’art (Anna Aranjo, Pascale Barthélémy, Guillaume Blanc, Marie-Laure Derat, Sarah Bakabadio, Erika Nimis, Marian Goni, Anne Ruderman), des philosophes (Jean Bidima, Souleymane Diagne), un préhistorien (François Bon). Le choix de cette équipe internationale (Washington, New York, New Orléans, Canada, ENS, Rennes, Toulouse, CNRS, Cergy, Paris 8, Londres) permet de se donner les moyens de construire réellement cette historie globale recherchée.

Soulignons enfin, et c’est tout au crédit des auteurs, que le livre est remarquablement écrit, avec des trouvailles de style, une vivacité dans l’écriture, un humour constant : bref rien qui ne nous enferme dans un livre à l’érudition pesante. Pour autant, tout est solidement argumenté (les notes sont en fin de chapitre, la bibliographie finale est organisée également autour de chaque chapitre : ces nombreuses notes soulignent à l’envi que la littérature scientifique (essentiellement en langue anglaise et française) est très abondante : il fallait en faire la synthèse en suivant un fil conducteur. C’est désormais fait.

Un projet
Qu’entendent les auteurs en expliquant que leur projet est de mener à bien une conversation ? Cette métaphore vise à souligner qu’il y a eu au cours des millénaires dialogue permanent entre les différentes sociétés : au sein même de ce que l’on a appelé le continent africain, mais également entre les différentes sociétés africaines et le reste du monde et réciproquement. On est ainsi loin d’un enfermement identitaire. Il y une volonté de ne pas considérer les sociétés comme des isolats, des blocs homogènes, mais comme des lieux d’interactions permanentes. Bien entendu, cela peut être parfois violent, mais aussi parfois paisible. Il y a, de toutes les façons, toujours échanges. Il s’agit de saisir toutes les tonalités de cette histoire plurimillénaire qui commence à la préhistoire et se poursuit jusqu’à aujourd’hui. Il s’agit ainsi d’éviter l’eurocentrisme, mais également l’afro­centrisme qui en est le double mimétique ou toute autre volonté de domination. C’est une histoire en définitive faite de rapports de domination, de violence, d’inte­ractions, de circulation des idées et des choses, de mutations. Il n’y a donc pas juxtaposition d’un côté l’Afrique, de l’autre le monde, mais polyphonie, interaction permanente. Chaque chapitre orchestre ainsi cette polyphonie et fait de cet ouvrage une véritable histoire globale, si rarement atteinte car la plupart du temps faite de juxtapositions. 

Une histoire polyphonique
Histoire des échanges entre sociétés et à l’intérieur même des sociétés, en dix chapitres, les auteurs abordent d’abord les questions liées à la préhistoire (les sociétés africaines, berceau de l’humanité, même si ce n’est pas si simple car là aussi des interactions ont eu lieu en ces temps lointains), à la circulation commerciale et religieuse, l’arrivée du christianisme, puis de l’Islam et leurs apports culturels. C’est aussi découvrir comment ces religions se sont transformées en pays africains et ont essaimé en dehors. Ils abordent ensuite la question des relations transatlantiques, plus tardives et le commerce de la traite qui commence dans certains pays d’Afrique pour se poursuivre en Amérique latine, de façon plus générale la colonisation. Mais l’Afrique, c’est aussi l’image de la nature, d’une sorte de paradis perdu recherché par les philosophes – pensons à Rousseau – que vont traverser les explorateurs, les scientifiques, les missionnaires, les ethnologues. Les pays d’Afrique, c’est aussi l’art – musique, sculpture, danse, littérature. L’oralité est analysée de près, elle met en évidence une véritable politique de la parole qui irrigue même l’économie. Enfin, un dernier élément est relevé : c’est la présence des mémoires noires dans le monde – mémoire de l’esclavage, commémoration, racialisation, actions militantes. L’ensemble du livre s’achève en épilogue en pleine coïncidence et connivence avec l’actualité : la question de la restitution des œuvres d’art et leur installation dans les musées africains, au Sénégal, au Bénin. Ces restitutions soulignent à l’envi que de nouvelles relations s’organisent entre les différents pays concernés et les pays d’Afrique. 

On le voit, de la préhistoire au temps présent, sans y paraitre, ce livre aborde bien les questions fondamentales qui traversent le monde et qu’une histoire globale peut aider à comprendre. À la condition que cette histoire soit informée et solidement argumentée. C’est ici le cas.

Bruno Poucet
Article paru dans l’OURS 522, novembre 2022

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