samedi 24 février 2024
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La pensée noire sortie de son puits d’oubli, par FRANÇOISE GOUR

Exhumant des textes que le XIXe siècle raciste a plongés dans un puits d’oubli, les auteurs montrent que dès l’« ère de révolutions » chère à Eric Hobsbawn, en Haïti comme aux États-Unis, des hommes et des femmes noirs avaient pris la plume pour analyser leur condition et le système qui la fondait. Parce qu’en même temps que l’esclavage, les Lumières avaient essaimé dans les deux territoires, porteuses des idées de liberté et d’égalité qui aboutiraient à la fin du XVIIIe siècle à la révolution et l’indépendance. La similitude s’arrête là.

Aux États-Unis, les pères fondateurs de la démocratie en ont immédiatement privé les Noirs libres, laissant en suspens la question de « l’institution particulière » comme on disait avec une aimable pudeur, alors qu’à Saint-Domingue, les idéaux de la Révolution étaient embrassés par les planteurs noirs et métis qui finiraient par s’emparer du pouvoir pour fonder la première république noire d’Amérique (au prix des conditions léonines qu’on sait) définitivement débarrassée de l’esclavage.

« Malveillantes stupidités »

Au siècle suivant, même si la lutte contre l’esclavage restait une priorité, les citoyens noirs des États abolitionnistes du Nord, en butte à une discrimination de plus en plus affirmée, rejoignaient le combat des intellectuels haïtiens contre les « préjugés d’épiderme », ces « malveillantes stupidités » pour reprendre le mot du premier romancier de l’île, Éméric Bergeaud. Son compatriote, l’anthropologue Anténor Firmin, dans un essai intitulé De l’égalité des races humaines paru en 1885, dénonçant « l’inconséquence étonnante » des théories de Gobineau, se faisait le précurseur de Cheik Anta Diop en affirmant que dans l’Égypte antique, c’étaient des esclaves blancs qui trimaient sous la férule des noirs. Les afrodescendants n’ont jamais cessé de dénoncer le racisme « scientifique » ; ils ont décrit, analysé, pensé toutes les formes de domination imposées aux peuples de couleur, en utilisant la plus grande variété de formes possible : poésies (le volume s’ouvre sur un poème de Phillis Wheatly qui, enlevée en Afrique de l’Ouest et déportée, portait le nom du navire sur lequel elle avait traversé l’Atlantique) ; récits de vie ; articles de presse ; pamphlets ; romans ; essais ; prêches… Ils ont aussi pensé la révolte et l’émancipation, souvent dans le cadre d’un universalisme des opprimés qui a conduit les révolutionnaires de Saint-Domingue à choisir pour leur pays nouvellement indépendant, le nom que portait l’île avant que Christophe Colomb ne la découvre : Ayiti. Comme l’a écrit Émile Nau, poète et historien, auteur de Histoire des caciques d’Haïti (1855), « s’il est vrai que nous ne sommes pas les descendants des aborigènes d’Haïti […], pour avoir hérité de leur servitude, nous avons aussi hérité de leur patrie ». Aux États-Unis, le combat des Noirs a parfois rejoint celui des femmes comme en témoigne la présence relativement nombreuse des Américaines dans cette anthologie.

Dès qu’ils l’ont pu, les afrodescendants des deux plus anciens États indépendants du continent se sont emparés de l’écriture et n’ont cessé d’écrire. Les fragments de leurs travaux que propose l’Anthologie de la pensée noire1 suscitent la curiosité. À quand la publication des textes intégraux ?
Françoise Gour
article publié dans L’ours 533 janvier-février 2024

1 – Elle a un précédent : abbé Grégoire, De la littérature des nègres ou Recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature, Paris 1808.

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