lundi 3 octobre 2022
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La gauche abandonne-t-elle le combat contre l’antisémitisme ? par MICHEL DREYFUS

L’antisémitisme augmente dans notre pays. Ainsi durant l’été 2011, on a vu lors de manfestations le passe sanitaire être comparé à l’étoile jaune et des personnalités juives dénoncées comme responsables de cette situation. Mais l’antisémitisme interpelle également de plus en plus la gauche. A propos de Robert Hirsch, La gauche et les Juifs, Lormont, Le Bord de l’eau, 2022, 234p.

Certes, il a existé un antisémitisme à gauche depuis la naissance du socialisme jusqu’au début des années 2000, mais dans des proportions infiniment moindres que celui issu de l’extrême droite. On le sait, la gauche a été au côté des Juifs à partir de la Révolution française et notamment durant l’affaire Dreyfus et la Résistance. De nombreux jeunes Juifs ont des acteurs de Mai 68 à un moment où toute la gauche combattait l’antisémitisme. Ce dernier progresse en France depuis une quinzaine d’années. En 2006, pour la première fois depuis la Seconde Guerre, Ilan Halimi a été assassiné parce qu’il était Juif. Onze assassinats antisémites ont suivi jusqu’à l’attentat contre Charlie Hebdo en 2015, suivis des meurtres de S. Halimi et M. Knoll. Ajoutons à cela les succès obtenus par Dieudonné dans ses spectacles, Soral dans ses vidéos, la multiplication des sites complotistes et antisémites sur Internet, etc. 

Robert Hirsch s’efforce de comprendre les causes de ce divorce entre les Juifs et la gauche. Depuis deux décennies, les phases de tension entre Israël et l’État palestinien ont entraîné une hausse des exactions antisémites en France, avant que les répercussions de ce conflit ne soient éclipsées par le Printemps arabe (2011), puis par les guerres en Libye et au Moyen-Orient. L’extrême gauche voit dans la cause palestinienne celle, universelle, de tous les opprimés ce qui pose la question, maintes fois débattue, du lien entre antisémitisme et anti-sionisme. Ce dernier cache parfois un antisémitisme masqué qui s’exprime dans la bouche de certains défenseurs des Palestiniens.

Populisme et antisémitisme
L’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron en 2017 a réactivé le mythe des Rothschild, classique de l’antisémitisme depuis le XIXe siècle, à travers l’association « Macron = Rothschild ». Le populisme, c’est-à-dire la dénonciation des « élites » opprimant le « peuple » renforce à gauche cet antisémitisme de façon subliminale. Fin 2019, Mélenchon commente la défaite du Labour Party aux élections législatives : « Retraite à points. Europe allemande et néo-libérale, capitalisme vert, génuflexion devant les ukases arrogants des communautarismes du CRIF ». De son côté, le mouvement des Gilets jaunes a vu plusieurs dérapages antisémites, alors qu’aucun mouvement social important survenu en France au XXe siècle n’en a connu. Le populisme favorise cet antisémitisme dans les milieux populaires selon des proportions qui restent difficiles à mesurer.

Judéophobie nouvelle
La gauche identitaire apparue à la fin des années 1980 est un autre foyer de l’antisémitisme. Elle participe à la judéophobie nouvelle consistant à retourner contre les Juifs l’accusation de racisme en raison de l’existence d’Israël. Son influence va au-delà de ses forces restreintes et touche une partie de l’extrême gauche et un certain nombre d’intellectuels. En 2011, Alain Badiou et le responsable des editions d’extrême gauche La Fabrique estiment que les Juifs ne sont plus opprimés en Europe depuis la Seconde Guerre : seuls les Musulmans et les Roms le seraient de nos jours. L’année suivante, Edgar Morin évoque un « antisémitisme imaginaire », en mettant en avant les quelques cas d’affabulation sur le sujet. En 2016, une militante de la gauche identitaire, Houria Bouteldja, publie à La Fabrique un livre indigent sur le plan historique et qui suinte le racisme, l’antisémitisme et le communautarisme. Elle s’est identifiée quatre ans plus tard à Mohamed Merah, l’assassin des enfants juifs de Toulouse, a posé fièrement devant un graffiti, « les sionistes au goulag » et elle décrit les Juifs comme « les boucliers de la politique impérialiste française et de sa politique islamophobe ». H. Bouteldja  est soutenue par la députée de La France insoumise, D. Obono et par plusieurs intellectuels. La gauche identitaire participe ainsi à la judéophobie nouvelle. Au nom du droit à la différence, elle privilégie une démarche identitaire et racialiste qui va de pair avec la dénonciation du colonialisme, non sans dérapages complotistes et antisémites..

Rupture

Le manque croissant de vigilance de la gauche et surtout de l’extrême gauche à l’égard de l’antisémitisme depuis une vingtaine d’années, leur faible engagement à le combattre, constituent une rupture décisive. Elles ont pensé et pensent encore que l’antisémitisme ayant disparu en France, elles peuvent se mobiliser pour d’autres causes. Plusieurs intellectuels de gauche partagent cette analyse. La gauche n’est pas antisémite mais elle devient passive à son égard, à l’heure où l’antisionisme, surfant sur l’antisémitisme, se fait de plus en plus virulent dans l’extrême gauche. En conclusion, Robert Hirsch se demande si la gauche n’est pas en train d’abandonner le combat contre l’antisémitisme qu’elle a longtemps mené. Mais il ne veut pas désespérer et réaffirme la force du lien entre les Juifs et le progressisme de ces deux derniers siècles.

Michel Dreyfus

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