Fred Zeller, la politique, le pinceau et la truelle, par ÉRIC LAFON

Dans un essai biographique, Denis Lefebvre revient sur le parcours de Fred Zeller, trotskiste devenu grand maître du Grand Orient de France.
A propos du livre Denis Lefebvre, Fred Zeller, franc-maçon, artiste peintre et militant au XXe siècle, Conform coll. Pollen maçonnique 2018, 133p, 10€)
Article paru dans L’OURS 478, mais 2018.

L’exercice biographique est toujours un défi pour l’historien, d’autant plus quand ce dernier retient comme approche la synthèse et l’essai. C’est d’autant plus difficile que ce récit d’une vie militante qui court sur tout un long et dense XXe siècle se réduit, à cause de contraintes éditoriales, à moins de 140 pages. Enfin, l’ultime défi auquel ici l’auteur se confronte est la proximité intellectuelle et spirituelle entretenue avec celui qu’il définit comme « un chevalier » et auquel il a déjà consacré une biographie (Bruno Leprince, 2004). Pour toutes ces raisons, on pourra toujours considérer que sur tel ou tel passages de la vie de Fred Zeller l’étude accuse quelques manques, raccourcis, ou des non-dits. En revanche, le piège tendu continuellement à l’historien, celui de s’ériger en juge ou en avocat (lorsque l’empathie domine le propos) est évité. Quant au rôle de procureur, Denis Lefebvre, lui, ne l’a jamais endossé.

Extrême gauche et maçonnerie

Instructeur comme il se doit, l’historien rassemble les éléments pour comprendre et éclairer le parcours de cet homme, Fred Zeller, militant de gauche et d’extrême gauche, anti-stalinien, qu’il fut des années 1930 jusqu’à son décès en 2003, et qui entra en maçonnerie en 1953. C’est peut-être l’aspect le plus intéressant et le plus particulier de cette étude biographique que de revenir sur le parcours de cet ancien militant qui fut un temps engagé dans une culture politique hostile à la maçonnerie pour finalement y être initié et même accéder moins de vingt années plus tard à la plus haute charge au sein du Grand Orient de France. L’auteur connaît bien les liens entre maçonnerie et socialisme, moins celles qui paradoxalement amènent d’anciens communistes ou trotskistes comme Zeller dans cette société d’initiation républicaine, unissant fraternellement gens de droite et gens de gauche et donc rejetant l’antagonisme de classe. À ce propos, l’explication historique du lien particulier d’une des branches du trotskisme français, à savoir le « lambertisme », avec la maçonnerie reste à faire. Sur ce point également le parcours politique propre à Fred Zeller, ses réseaux d’affinités et d’amitiés, la psychologie du personnage peuvent apporter plusieurs éléments de réponses. Les rivalités pour le pouvoir au sein du GODF, les batailles qui se déroulent en son sein dans les années 1970, les tactiques et tractations de couloirs ou de réunions de groupes, montrent un Fred Zeller en terrain connu. Il a non seulement participé à cela dans le cadre politique et pas seulement au sein des organisations trotskistes dans lesquelles il a milité mais, en plus, il est sensible et adhère à cette conception de la politique qui s’illusionne sur le rôle décisif d’une avant-garde, de fractions, d’entre soi agissant jusque dans l’ombre et le secret. Il s’engage au GODF comme il s’était engagé dans la fractions d’extrême gauche des jeunesses socialistes puis dans le petit Parti ouvrier internationaliste, avec cette ferme volonté de bousculer, le fonctionnement, d’en changer l’orientation, d’en élargir l’horizon.

Un personnage contrasté

Entre chaque phases de son combat dans lequel il s’engage avec vigueur, où il rencontre quelques succès et de nombreuses défaites et déceptions, Fred Zeller peint, nous rappelle Denis Lefebvre. Et il peint avec fougue, énergie, laissant à ses admirateurs près de 2000 œuvres. Personnage contrasté, Zeller fut l’un de ces militants qui côtoient de bien plus importantes personnalités et dirigeants qu’eux comme Léon Blum, Jean Longuet, Trotski, Messali Hadj. Son compagnonnage durant la Guerre d’Algérie avec un Auguste Lecœur, numéro 2 du PCF en 1952, stalinien, artisan de la machine stalinienne, victime à son tour des mêmes méthodes et exclu en 1955, témoigne chez Zeller du souci de privilégier l’action politique dès lors qu’elle peut influer, même modestement, sur le cours des choses. Un Lecœur qui vis-à-vis de la maçonnerie ne sait rien de l’entrisme lambertiste, dénonce lors de l’élection de Jacques Mitterrand à la tête du GODF la « manœuvre du PCF », obligeant Zeller à prendre position et, en même temps, à le conforter dans l’orientation de faire de l’obédience maçonnerie plus un réseau d’influence politique qu’une société spirituelle travaillant les symboles. Les débats sont vifs mais il n’y a que les manœuvriers de l’ombre pour penser qu’ils puissent influencer la vie, susciter l’événement.

Zeller aura donc été un militant, un témoin également du siècle précédent, fier d’un parcours qu’il raconta dans deux copieux livres de mémoires, un homme de convictions quand bien même celles-ci pouvaient lui porter préjudice.

Éric Lafon
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