AccueilActualitéFéminisme, une histoire sans fin, par SYLVAIN BOULOUQUE

Féminisme, une histoire sans fin, par SYLVAIN BOULOUQUE

Le féminisme a connu plusieurs évolutions et des modalités d’actions générationnelles, ces quelques ouvrages permettent de prendre la mesure de cette histoire aux multiples facettes. Andréa Dworkin, Woman Hating. De la misogynie et Notre Sang, Des Femmes/Antoinette Fouque, 2023, 250 p, 18 € et 186 p, 7,5 € ; Danielle Michel-Chich, Thérèse Clerc, Antigone aux Cheveux blancs, Des Femmes/Antoinette Fouque, 2023, 146 p, 8 € ; Lucile Quéré, Un corps à nous, Presses de sciences po, 2023, 242 p, 22 € ; Jules Scheele et Meg-John Barker, Queer theory, une histoire graphique, La Découverte, 2023, 180 p., 20 € ; Antoine Idier et Pochep, Résistances Queer, une histoire des cultures LGBTQ+, La Découverte/Delcourt 2023, 144 p, 22,95 €

Andréa Dworkin était une féministe américaine aux positions hétérodoxes. Née en 1946, elle rejoint les groupes opposés à la guerre du Vietnam pendant ses études. Elle se rapproche du mouvement libertaire. Aux Pays-Bas, sa rencontre avec le Provo anarchiste, Dirk de Bruin, qu’elle épouse, se passe mal : elle est victime de violences conjugales. En rentant aux États-Unis, elle participe au mouvement féministe. Elle y prend des positions singulières, fondant par exemple un mouvement contre la pornographie. Combat qu’elle poursuit jusqu’à sa mort en 2005. Ses deux ouvrages réédités aujourd’hui mettent en perspective les modes de domination. Woman hating est une des sources de « l’intersectionnalité », soulignant les multiples oppressions que subissent les femmes. Andréa Dworkin passe en revue ses modalités, allant des pieds bandés des jeunes chinoises en passant par la dégradation de l’image de la femme dans les films pornographiques ou dans les contes racontés aux enfants colportant ces images et ces modalités de la domination. La réédition de Notre sang met en lumière ses interventions dans la société américaine, qui recoupent les thématiques évoqués dans Woman Hating.

Danielle Michel-Chich propose une biographie de la militante féministe Thérèse Clerc. Née en 1927 dans un milieu catholique pratiquant, suite à de nombreuses rencontres avec des prêtres ouvriers et des militants du groupe Témoignage chrétien, elle devient membre du Planning familial. Dans l’après 1968, elle participe au Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception. Elle adhère alors au PSU et s’installe à Montreuil où elle aide les femmes à avorter clandestinement. C’est dans cette ville qu’elle fonde au tournant du XXIe siècle, la maison des femmes puis la maison des grand-mères. Elle joue également un rôle important dans les associations pour mourir dans la dignité.

Lucie Quéré interroge les nouvelles luttes féministes pour la réappropriation des corps à travers l’exemple des violences gynécologiques. Elle a travaillé sur la base d’entretiens avec les militantes du Self-Help. Ce collectif, né en Suisse dans les années 1970, avait disparu, mais la pratique qu’il a initié est revenue à la faveur de la quatrième vague de féminisme des années 2020. Ces militantes refusent la médicalisation du corps féminin. Elles se revendiquent ouvertement de l’intersectionnalité et prônent l’automédication et l’examen par soi-même pour dépasser ce qu’elles considèrent être une oppression par le corps médical. L’ouvrage est stimulant même si le vocabulaire et l’empathie pour le mouvement rendent le propos plus proche du tract que de l’analyse scientifique.

Les récits graphiques proposés par Meg-John Barker et Jules Scheele d’une part et par Antoine Idier et Pochep d’autre part sont d’excellentes mises en perspective d’une nouvelle forme de féminisme – même si l’affirmation du queer renvoie au refus de la norme dominante – et des luttes homosexuelles. Les auteurs remontent aux origines. La queer theory emprunte aussi bien à Freud, qu’à Beauvoir ou Foucault. Elle s’inscrit aussi dans une lutte pour la reconnaissance de l’homosexualité, alors que pendant des décennies elle a été traitée comme une maladie et criminalisée, en France comme aux États-Unis. Ils rappellent également que Williams Burroughs pour évoquer son homosexualité baptise son roman Queer, étrange. Le terme est repris ensuite par Betty Friedan, La femme mystifiée (publié en 1963 aux États-Unis et rapidement publié en France à l’initiative de l’écrivaine Colette Audry avec une traduction d’Yvette Roudy chez Gonthier) qui montre comment il y a eu construction d’une norme. En France, comme aux États-Unis, Friedan remet en cause la normativité sexuelle. Les luttes sociétales des années 1970 font apparaître au grand jour les différences sexuelles. Les auteurs montrent que la notion est évolutive et polymorphe tant qu’elle oblige à réfléchir sur la notion de majorité et de normativité. Ces récits graphiques évoquent aussi l’art de se distinguer et de se reconnaître par des modes de vie et des codes culturelles. Ils rappellent par ailleurs le rôle la gauche dans la dépénalisation de l’homosexualité et dans les évolutions du droit des personnes de même sexe. Synthèses aussi utiles qu’amusantes, le caractère humoristique n’empêchant pas de soulever des questions de fond.

Sylvain Boulouque

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