jeudi 5 août 2021
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Émile Derré, l’art comme réconciliateur, par François Lavergne

Dans ce petit livre catalogue, Thierry Guilabert conduit son enquête, en images et en sympathie, à bonne distance critique, tirant le maximum du peu d’informations laissées par et sur le sculpteur anarchiste et pacifiste Émile Derré (1867-1938), aujourd’hui bien oublié. À propos de Thierry Guilabert, Tu ne tueras plus ! Émile Derré, anarchiste, pacifiste, sculpteur, Les éditions universitaires, 2021, 84p, 12€

Une enquête ? En effet, tout commence avec le choc produit sur l’auteur par la photographie de la statue d’Émile Derré « Réconciliation », sous-titrée « Tu ne tueras plus », publiée à la une de L’Humanité le 3 mai 1924 : une femme assise tient dans ses bras deux soldats nus enlacés, un Allemand et un Français coiffés de leur casque qui s’embrassent à pleine bouche. Le quotidien communiste alerte ses lecteurs et s’insurge du refus du salon de la société des artistes français d’exposer au Grand Palais cette statue. Présentée quelques mois plus tard au Salon d’automne, les organisateurs cèdent cette fois à des menaces et relèguent la statue dans un secteur introuvable du Grand Palais. Surpris, étonné par cette histoire dont la presse de l’époque s’est fait l’écho, Thierry Guilabert a voulu en savoir plus. 

Nous sommes en 1924, et ce n’est pas que deux hommes s’embrassent qui heurtent la pudeur – le haut-relief en plâtre « La Fraternité des Peuples »(1883) de Jules Dalou que l’on peut toujours admirer dans la salle des mariages de la mairie du 10ème arrondissement de Paris atteste que cette effusion n’est pas d’une audace exceptionnelle. Par contre, cet appel à la réconciliation en plein regain d’un nationalisme belliqueux alors que l’Allemagne ne paie pas les réparations n’arrive pas au un moment le plus propice. L’artiste donne alors son œuvre à l’Union des syndicats confédérés de la Seine qui l’expose à l’occasion d’un congrès en 1925. Puis la caisse se perd l’année suivante. Il ne reste que les articles de presse et quelques photos pour témoigner de cette histoire. Comme il ne subsiste que deux photographies et une caricature pour renseigner l’auteur sur la physionomie de Derré : un portrait réalisé par Nadar, avec lequel le sculpteur échangea quelques courriers reproduit dans cette brochure, et un autre cliché de l’artiste dans son atelier devant une sellette supportant une pièce. 

Mais, en 1924, le sculpteur, trop classique et bien loin des avant-gardes de l’époque, a déjà sa carrière derrière lui. 

Né à Paris en 1867, les première années de la vie du jeune Émile se passent entre un père caissier et une mère lingère. On le retrouve, sans précision de date, garçon boucher, laissant le soir venu la viande, les hachoirs et les couteaux pour plonger les mains dans la glaise. Il participe avec toute la passion qui l’habite aux cours gratuits de sculptures dispensés par la ville. Son nom apparaît pour la première fois en 1894 dans un article de quotidien Gil Blas pour « les sculptures d’un décor de façade particulièrement fleuri ». Du modelage à la taille, malgré ou à cause des succès qu’il rencontre, des prix et des éloges qu’il reçoit, il répètera souvent au cours de sa vie : «  je ne suis pas un artiste, je suis un ouvrier, un artisan… ».

C’est à partir de 1895 qu’il commence à se faire un nom et une réputation, notamment en 1898 quand il est choisi par les amis de Charles Fourier pour réaliser une statue du philosophe : sa candidature est sans doute retenue moins à cause d’une proximité politique que pour des raisons économiques, ses tarifs étant les plus accessibles à l’association. Inaugurée l’année suivante, cette imposante réalisation en bronze d’un Fourier assis, vieux et pensif, posée sur un piédestal, qui trônera pendant des années boulevard de Clichy, sera fondue par les Allemand durant la Seconde Guerre mondiale. 

L’auteur suit d’aussi près qu’il le peut la carrière, courte et dense, du sculpteur (sa composition en hommage à Louise Michel, encore visible à Levallois, son monument à Zola, à Suresnes) présent dans de nombreux salons jusqu’en 1914, puis son effacement progressif, les difficultés qu’il rencontra pour passer des projets à la réalisation, et dont peu de statues sont encore visibles. Proche de la revue de Jean Grave Les temps nouveaux, anarchiste, pacifiste, il signa quelques pétitions en soutien à des anarchistes étrangers, et notamment l’espagnol Francisco Ferrer, exécuté en 1909, réalisant en son hommage deux projets, un monument et un buste, qui n’aboutirent pas. Son engagement principal était dans ses créations, un art revendiqué comme un travail en direction du peuple, et dans ses tarifs. Dans les années 1930, il disparaît quasiment des radars. Il se donne la mort en 1938, à Nice où il s’était retiré depuis des années, en laissant plusieurs lettres et ses affaires en ordre. Emile Derré méritait bien cette monographie.

François Lavergne 

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