Professeure d’allemand, Djehanne Ganni est rédactrice en chef du Café pédagogique (cafepedagogique.net), média en ligne qui s’est imposé depuis un quart de siècle comme la publication de référence pour les professionnels du champ scolaire, à la confluence, entre autres, de la recherche universitaire, des experts et du vaste champ associatif de ce secteur1. Elle vient de coordonner avec Philippe Meirieu Parions sur l’École et l’éducation. Le manifeste du Cahier pédagogique (éd. de l’Aube) dont nous rendons compte page suivante.
Après la publication en juin 2026 des résultats de l’enquête Pisa, maints politiques se sont exprimés rapidement en mettant en cause les réseaux sociaux et leurs effets délétères. N’est-ce pas un peu court, alors même que cette enquête démontre une fois encore que l’École aggrave les inégalités de départ au lieu de les corriger ?
Oui, et c’est même un contre-feu, les écrans, après l’uniforme : des sujets qui reviennent régulièrement, au moment où l’on évite de parler de l’essentiel, une École réduite en moyens, rétrécie aux « fondamentaux » et de plus en plus ségréguée. Les écrans posent de vraies questions, mais Pisa est avant tout le miroir des politiques éducatives menées depuis dix ans. Cela ne doit être ni le procès des élèves, ni celui des enseignants. D’ailleurs, les mobilisations lycéennes qui se déroulent aujourd’hui en sont une manifestation. Que demandent ces lycéennes et lycéens, de Seine-Saint-Denis, de l’Outre-mer, de Paris, que ce soit dans les quartiers populaires ou privilégiés ? Des conditions dignes d’apprentissage et ils expriment toutes et tous un désir d’égalité et de solidarité. Ils demandent que l’École respecte la promesse républicaine « Liberté, Égalité, Fraternité ».
Le vrai diagnostic de Pisa, et nous le connaissons déjà, est documenté depuis des décennies à présent : c’est que l’École ne corrige pas assez les inégalités de départ, et qu’elle les accentue parfois. Ces inégalités sont visibles dès la maternelle, notamment dans le rapport au langage, comme l’a étudié le sociologue Bernard Lahire. Elles se creusent ensuite au collège, véritable point de bascule, puis à l’orientation, surtout vers la voie professionnelle. En REP+, environ 70 % des collégiens sont issus de familles ouvrières ou inactives, contre 35 % hors éducation prioritaire.
Le problème majeur, c’est la ségrégation. En 2023, les élèves de milieu défavorisé représentaient 40,1 % des effectifs du public, contre 16,6 % dans le privé. Les élèves très favorisés représentaient 42,3 % du privé sous contrat, contre 20,5 % du public. Peut-on faire société si les enfants apprennent de plus en plus séparément ? L’enjeu de la mixité sociale est vraiment majeur. Le séparatisme n’a fait que s’aggraver ces vingt-dernières années, avec un privé sous contrat, financé à 75 % par l’argent public, qui n’a aucune obligation en matière de mixité sociale et scolaire.
Enfin, l’échec se « personnalise », alors qu’il est en partie structurel. Pisa doit être un signal d’alerte, pas un tribunal. Il faut donner à l’École les moyens de sa mission (formation, effectifs, santé scolaire, éducation prioritaire) et refaire de la mixité sociale une priorité, sans faire l’impasse sur la lutte contre les inégalités.
Car les inégalités sociales pèsent sur la trajectoire scolaire de la maternelle au supérieur. Tous les élèves n’ont pas des parents qui maîtrisent les codes, savent choisir les spécialités au lycée ou rédiger une lettre de motivation. Le parcours scolaire est devenu « un parcours du combattant », et cela s’est accentué avec la réforme du lycée dite « Blanquer ». La capacité à s’orienter, à choisir, à se défendre est socialement située. Il y a un véritable marché qui accentue ces inégalités : on trouve des coachs Parcoursup à 400 ou à 800 euros. D’ailleurs, l’enseignement supérieur privé lucratif profite de l’anxiété de la sélection comme du sous-investissement dans les universités. Un étudiant sur quatre est aujourd’hui dans une formation privée, contre environ 13 % dans les années 1990.
Que faire ? Passer d’une logique de sélection à une logique d’accompagnement. Cela suppose de commencer l’orientation dès le collège, de renforcer les psychologues de l’Éducation nationale, de créer des espaces de dialogue où les familles sont invitées plutôt que « convoquées », de rendre les procédures lisibles et de travailler la mixité sociale et scolaire. En un mot, il faut expliquer plutôt que trier, accompagner plutôt que sélectionner.
Dans les dix dernières années, nous avons assisté à la fois à une technicisation « descendante » des enseignant·es et à des avalanches de mesures injonctives liées à des réformes ou des aménagements successifs. Le Manifeste du Café pédagogique souligne la nécessité de retrouver la sérénité du « temps long ». Comment et à quelles conditions ?
Les annonces, injonctions n’ont pas manqué durant les deux mandats d’Emmanuel Macron. En même temps, de nombreux professeurs dénoncent d’être traités en exécutants, ils se sentent déconsidérés et dépossédés de leur expertise, voire de leur liberté pédagogique : les professeurs du premier degré particulièrement. Seuls 4 % des enseignants français se sentent valorisés, dernier rang des 55 pays de l’enquête Talis 2024, alors que 79 % sont satisfaits de leur métier et que 95 % ont de bonnes relations avec leurs élèves. Ajoutez à cela des moyens d’enseignement dégradés et le manque de moyens : le résultat est un travail empêché.
Les conditions tiennent en trois mots : changer de rythme, réparer et écouter les personnels. D’abord, sortir de la politique de l’annonce, de la réforme permanente et de l’injonction est un préalable. Huit ministres de l’Éducation nationale se sont succédé en dix ans avec une constante : le mépris. L’École a besoin de stabilité et de confiance. Ensuite, il est nécessaire de réparer les conditions de travail : baisser les effectifs, augmenter les salaires et la formation des personnels. Car, oui, il est nécessaire de redonner du temps pour préparer ses cours, travailler en équipe et réfléchir à ses pratiques, donc restaurer les collectifs de travail. Cela suppose aussi de distinguer évaluation du système et contrôle des professionnels : les indicateurs peuvent être utiles, mais ils ne définissent pas le « bon enseignant ».
Enfin, faire de l’École un objet démocratique. 91 % des personnels veulent être consultés avant toute grande réforme. En cela, le Manifeste montre un chemin : reconstruire avec celles et ceux qui font vivre l’École (personnels, familles, élèves, chercheurs, associations, syndicats), en partant d’eux. La mobilisation contre les groupes de niveaux du « choc des savoirs » a montré qu’une telle stratégie fonctionne : toutes et tous se sont battus contre cette mesure-phare de la réforme voulue par Gabriel Attal, et elle a été mise en échec. D’ailleurs, les effets négatifs de la réforme du lycée avaient été pointés par les personnels et syndicats dès sa mise en place en 2019, et nous voyons bien aujourd’hui la colère lycéenne en lien avec cette réforme.
Vous avez écrit et coordonné Parions sur l’éducation et l’École. Manifeste du Café pédagogique. Envisagez-vous des suites à ce projet ?
Avant d’être un texte, ce manifeste est une méthode, et elle est liée au fond : l’éducation n’est pas un « domaine réservé », c’est un sujet de débat public. Nous avons donné la parole à celles et ceux qui fond et pensent l’École. Or leur parole est trop souvent confisquée. On ne peut pas plaider pour une école démocratique avec une méthode verticale. Le dialogue prend du temps. L’École a besoin d’un temps long pour sortir de la politique de l’annonce et de la réforme permanente : cela commence par la manière dont nous travaillons. Le premier chantier est celui de la réconciliation des temps. Ce temps du commun, de la pédagogie, de la recherche et de la relation humaine est un temps long.
À la suite de la publication de l’ouvrage, le Café pédagogique a réuni, le 10 octobre 2026, un forum du Manifeste pour dialoguer avec différents contributeurs de l’ouvrage : syndicats, associations, collectifs, chercheurs, parents d’élèves, personnels de l’Éducation nationale, lycéens. Il est temps de refaire du collectif. Et nous formulons le vœu que cela ne soit qu’un début !
Propos recueillis par Luc Bentz (L’ours 550, nov-dec 2026)




