Nul ne peut contester l’expertise de Patrick Weil sur l’immigration. Auteur de plusieurs ouvrages de référence, il note d’emblée que c’est « un sujet incandescent qui divise et polarise les Français plus que jamais ». Il conteste l’inscription dans la thématique du grand remplacement, qui nécessiterait de tourner le dos aux principes de l’État de droit tels qu’ils ont été définis depuis 1789. Il structure son propos en deux parties : « refonder une politique d’immigration en morceaux » ; « l’immigration : une histoire révélatrice du rejet de 1789 ». (a/s de Patrick Weil, De l’immigration en France, Grasset, 2026, 206p.,18€)
« Sont considérées comme immigrées en France toutes les personnes “nées étrangères à l’étranger qui vivent en France”. » Reprenant la définition de l’INSEE, Patrick Weil rappelle la distinction entre immigré et étranger1 : un enfant d’immigrés né en France est étranger tant qu’il n’a pas opté volontairement pour la nationalité française entre 13 ans et sa majorité, ou qu’il n’a pas renoncé explicitement (choix par défaut) à celle-ci à 18 ans. Inversement, l’étranger devenu français par naturalisation (ou par mariage) reste statistiquement un immigré. Pour l’INSEE, la notion de « descendant d’immigré », elle, ne porte par définition que sur la deuxième génération (sauf si l’enfant était lui-même immigré mineur au moment de l’installation en France de ses parents).
La seconde partie de son essai illustrera comment cette rigueur statistique disparaît des débats qui fracturent la société. Elle commence par une confidence de l’auteur : à 65 ans passés, dit-il, « je suis considéré comme un petit-enfant d’immigrés parce que deux de mes grands-parents ont immigré dans les années 1920, il y a pourtant plus d’un siècle. Je ne suis et ne me sens que français, complètement, comme la très grande majorité des Français dans mon cas, et je n’ai aucun lien avec les pays de naissance et d’origine de mes grands parents (Pologne et Ukraine) ». Il enfonce le clou en précisant qu’il suffit qu’un seul des quatre grands-parents soit immigré pour que cette qualification s’applique. Il souligne, en citant Hervé Le Bras, que cet « assignation permanente » peut de surcroît nourrir la peur d’un mythique « grand remplacement », réactivé dans les années 1990 (avant Renaud Camus), mais qui remonte à la loi de 1889 sur l’acquisition automatique de la nationalité (visant à éviter que les jeunes nés de parents étrangers échappent au service militaire), la notion de « Français [de] papier », reprise par l’extrême droite et une droite radicalisée, sous la plume de Maurice Barrès,étant présente dès 1926 dans L’action française sous la plume de Maurice Barrès,.
Les faits sont là, la France est redevenue une terre d’immigration : en 1999, les immigrés représentaient 7,3 % de la population (4,37 millions des personnes), contre 11,3 % en 2024 (7,7 millions). Il est vrai que, depuis 2020, notre pays s’est rouvert à l’immigration de travail, non sans limites que l’auteur analyse précisément. Encore faut-il sortir du débat franco-français : en Allemagne, la part de la population née à l’étranger est passée d’environ 9,5 millions (2013) à 16,9 millions (2024), même si une part de cet accroissement est dû à l’accueil de réfugiés syriens voulu par la chancelière Angela Merkel et, surtout, de réfugiés ukrainiens (1,2 millions pour 612 000 syriens).
Immigration et politiques publiques
En France, les réactions de rejet – différentes selon les régions, notamment dans celles, comme la Bretagne, où l’immigration était quasi inconnue – s’expliquent : « Pour les habitants de certaines communes, cette croissance – ni anticipée ni organisée en matière d’accueil, de scolarisation ou de logement – n’est pas un phénomène négligeable. » Et l’auteur de préciser : « Quand les habitants demandent légitimement des explications, l’État, les pouvoirs publics ne peuvent pas se contenter de dire “circulez, il n’y a rien à voir ». Le corollaire est exprimé plus loin : « le sentiment de remplacement se développe sur d’autres territoires de la République, ceux où l’on a supprimé les gares, les postes, les écoles, les médecins, les éducateurs de rue, la police de proximité, où les services publics se réduisent comme peau de chagrin, où les habitants en insécurité sociale [Robert Castel] se sentent abandonnés par l’État. Français, ils ont le sentiment d’être victimes “d’un traitement de défaveur”, quand des immigrés visibles ou leurs enfants […] perçoivent l’aide de l’État […], tandis qu’eux-mêmes, travaillant, souvent isolés, sont “dans la plus mauvaise tranche des moyens, juste au-dessus du seuil qui permet de les percevoir”2. » Ne cherchons pas plus loin comment, plus que l’immigration « en soi », la thématique de l’immigration nourrit le discours et le succès du Rassemblement national
Sur le traitement de l’immigration aujourd’hui, l’examen qu’opère Patrick Weil est rigoureux, sans concession. Il revient sur les dysfonctionnements administratifs de préfectures débordées, avec des procédures de renouvellement qui conduisent des personnes en situation régulière et devant voir automatiquement leurs titres de séjour prolongés se trouver dans des situations d’« attente » qui, dans un cas sur quatre, conduisent à subir des périodes supérieures à six mois sans document validant l’autorisation du séjour. Les dégraissements administratifs (notamment depuis la RGPP du quinquennat Sarkozy), mais aussi l’inefficience des dispositifs numériques (comme ce fut aussi le cas pour les cartes d’identité) ont eu des conséquences négatives pour la moitié des intéressés sur leur insertion professionnelle ou résidentielle, ou encore leur vie personnelle. Le Défenseur des droits, indique l’auteur, ne cesse de voir augmenter le nombre de réclamations. Sur les obligations de quitter le territoire français (OQTF), qui encombrent les juridictions administratives et dont le taux d’inexécution est record, le bilan est également accablant.
Une politique migratoire sans boussole
Fondamentalement, il remet en cause ce qu’il faut bien appeler le non-pilotage de l’immigration, mais aussi la déperdition d’énergie considérable (et source d’inefficacité) qui repose sur la volonté de tout contrôler à des échéances toujours plus rapprochées. Sur le premier point, il constate que trois ministères sont concernés (Intérieur, Affaires étrangères, Travail), mais que l’immigration y reste à chaque fois la dernière roue du carrosse. Il propose donc de créer un ministère spécifique de l’Immigration, s’appuyant sur un Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii) ayant un véritable statut d’agence de l’État et pouvant, par exemple, permettre par des procédures simplifiées et « aidantes » un accès facilité à une immigration saisonnière récurrente, ce qui éviterait dans certains secteurs (tourisme, agriculture) le recours à des travailleurs clandestins. Il propose également de simplifier les procédures de renouvellement pour éviter les situations de « non-droit » et, en particulier, après la délivrance d’une carte de séjour de dix ans, la renouveler de manière illimitée à la manière de la carte verte américaine (Green Card). Quant aux OQTF, leur délivrance systématique à des étrangers en situation irrégulière, qui pèse sur des étrangers non dangereux, le plus souvent intégrés par le travail, nuit à ce qui devrait être recentré sur leur exécution concernant les étrangers délinquants en situation irrégulière.
Pour autant, Patrick Weil ne prône pas ce mantra « de gauche » (ou plutôt d’extrême gauche) sur la régularisation systématique. Si c’est « une revendication légitime des associations humanitaires », ce n’est pas « une politique de l’immigration dans un pays qui pratique déjà les régularisations » au nombre de 28 000 à 40 000 personnes selon les années. Il rappelle en effet ce principe essentiel : « une politique de l’immigration doit viser, par des règles, des objectifs et des moyens, à organiser une immigration légale, en faisant de la régularisation de l’immigration illégale l’exception. Parce que, évidemment, quelles que soient les règles que l’on fixe, il y aura toujours un certain nombre d’étrangers en situation irrégulière. »
On mentionnera également tout ce qui est lié au travail, mais aussi au codéveloppement : à l’heure des replis identitaires et nationalistes, c’est une voie à la fois raisonnée et humaniste qu’il faut savoir conforter.
Insécurité historique
Patrick Weil revient aussi sur les particularismes franco-français du débat, à commencer par la laïcité en renvoyant à son excellent livre de 2021 (De la laïcité en France, Grasset), faisant le distinguo entre des musulmans pratiquant un islam même conservateur et les apprentis terroristes, « perdants radicaux », pas plus, ajouterons-nous, qu’un catholique traditionnaliste ne doit être confondu avec ces fanatiques qui avaient incendié le cinéma Saint-Michel en 1988 en raison de la projection de La dernière tentation du Christ de Scorcese.
Réhabilitant la notion de « récit national », qu’il oppose au roman national largement imaginaire et simplificateur, il souligne que nous sommes moins en « insécurité culturelle » qu’en « insécurité historique ». Le récit national, justement, doit non pas effacer les figures du passé quelles qu’elles soient, mais ajouter celles qui sont oubliées et, en particulier, rappeler ce que fut notre passé colonial et post-colonial dont découle aujourd’hui la structure particulière de l’immigration en France. Cela vaut pour l’Algérie (avec une fine analyse de l’évolution des accords franco-algériens depuis 1962) comme pour l’Afrique subsaharienne mais aussi, entre autres, pour les collectivités d’Outre-mer qui sont aussi discriminées.
Et si Patrick Weil évoque le principe d’assimilation, ce n’est pas par volonté d’écrasement culturel, mais bien dans le sens d’assimilation par le droit en étant traité « en égal et en semblable ». Elle n’exclut pas la diversité qui peut prendre la forme d’une « créolisation » comme il le rappelle en citant opportunément Édouard Glissant, tant il est vrai qu’en miroir, « la submersion reste toujours un imaginaire colonial, celui de la conquête d’un groupe par un autre groupe ».
Luc Bentz
Article paru dans L’ours 549 septembre-octobre 2026
1.https://www.insee.fr/fr/metadonnees/definition/c1328
2. P. Weil cite ici livre de Félicien Faury : Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite (Seuil, 2024).
On signalera également, pour qui veut des données très détaillés, la parution de Trajectoires et Origines 2. Diversité des populations et inégalités en France, 2e édition, dix ans après la première, de l’enquête de l’INED. L’ouvrage, remarquable, est consultable en ligne gratuitement, et disponible en format papier (616 p.) : https://books.openedition.org/ined/26527




