Dépasser le capitalisme contemporain avec Streeck, par ALAIN BERGOUNIOUX

Cette édition en collection de poche du livre de Wolfgang Streeck paru en Allemagne en 2013 et traduit en français dès 2014, est complétée par une postface qui rend compte des réactions qu’il a suscitées – notamment la critique de Jurgen Habermas. L’auteur est un sociologue de l’économie renommé qui entend offrir une interprétation d’ensemble du capitalisme contemporain et, par là même, de l’état de nos démocraties, tant les deux réalités sont liées et constituent la clé des analyses proposées.
A propos du livre de Wolfgang Streeck, Du temps acheté. La crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique, Folio Essais, Gallimard, 2018, 414p, 8,30€ (Article paru dans L’OURS n°479, juin 2018, page 2)

Le débat principal porte donc sur l’évolution du capitalisme. Mais, l’analyse critique de la construction européenne n’est pas moins importante. Un troisième intérêt est de nous faire entrer de manière privilégiée dans le débat des intellectuels allemands.

Du monde de Keynes à celui de Hayek
Wolfgang Streeck inscrit explicitement sa réflexion dans une analyse marxiste des crises du capitalisme. Ce régime ménage des temps de rémissions mais ne peut fondamentalement pas résoudre ses contradictions. Il « achète » donc du temps pour obtenir le « consentement » des populations. Les trois décennies qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale ont pu donner l’illusion qu’un capitalisme durablement démocratique avait pu être instauré. Les conditions de ce qui apparaît plutôt comme une exception ont été peu à peu remises en cause, à partir des années 1970. La thèse principale – qui est bien celle d’un sociologue – est que le moteur de cette évolution, qui a mené à la prédominance du néo-libéralisme dans les années 1980-1990, vient d’une contre-offensive des capitalistes qui se sont « dérobés au devenir planifié que leur réservait les politiques démocratiques », ne supportant plus une fiscalité trop élevée sur les produits financiers et refusant la spirale des revendications salariales, et sociales au sens large du terme. La libéralisation du capitalisme, avec une volonté d’étendre les marchés dans les pays et dans le monde, est la constante du capitalisme contemporain – fidèle à sa logique. Mais, au recours à l’inflation pour « acheter » la paix sociale a succédé le remède des déficits budgétaires nationaux, faisant monter alors les dettes publiques avant même la grave crise de 2007-2008, relayées par l’accroissement de la dette privée – comme l’a manifesté la crise des « subprimes ». La mondialisation a évidemment facilité et encouragé ce processus où « l’État débiteur » a succédé à « l’État fiscal » des décennies précédentes, qui a tenté par les emprunts publics et les dettes privées de maintenir une forme de croissance même affaiblie. Pour se protéger, le capital internationalisé fait payer aux populations le service de la dette par des « réformes structurelles » qui affaiblissent les dotations et les services publics, donc les États, au profit des marchés, en utilisant des institutions qui s’isolent le plus possible de toute influence démocratique. Au monde de Keynes a succédé ainsi celui de Hayek, marqué par la montée des inégalités et le repli de la démocratie.

La construction d’une Europe libérale
C’est dans ce cadre que Wolfgang Streeck analyse, du coup, le rôle de la construction européenne telle qu’elle a évolué depuis les années 1980. Il la voit essentiellement comme une incarnation régionale, processus de libéralisation à l’œuvre à l’échelle du monde. L’échec de la tentative de Jacques Delors de tenir un équilibre entre la concurrence, la solidarité et la coopération a, de fait, institutionnalisé une « justice de marché ». La volonté démocratique qui s’exprime dans les États nations est neutralisée. La décision et la mise en œuvre de l’Euro sont particulièrement critiquées. L’auteur en parle comme d’une « expérience irréfléchie » qui a contraint les États à pratiquer des dévaluations internes pour rechercher une amélioration de la productivité et de la compétitivité. L’Euro, qui voulait être un facteur d’intégration, est devenu (et risque plus encore demain) une source de conflits. L’auteur plaide donc, non pour un retour pur et simple aux États nations, mais pour un rétablissement des souverainetés étatiques, condition pour la réalité d’une démocratie politique et sociale, qui seraient capables de créer entre elles un système réglementé de taux de change flexibles, avec une monnaie de commune de réserve. En somme un « Bretton Woods européen », comme Keynes l’avait souhaité à l’échelle de la planète en 1945 contre les thèses américaines qui l’ont évidemment emporté, tant l’économie n’est pas une technique mais résulte d’un rapport de force politique et social.

La vision qu’offrent ces analyses est donc tout à fait cohérente. Mais elle laisse un certain nombre de questions ouvertes. Ce sont les économies européennes et occidentales qui sont prises en compte pour l’analyse, laissant ainsi de côté toute une partie du monde. L’économie chinoise ainsi, bientôt la première du monde, et d’autres économies, ne relèvent pas de la « dictature des marchés », elles ont tous les caractères d’un capitalisme d’État, offrant encore moins de garanties sociales.

Revenir à l’État-nation ?
La recherche du profit, d’autre part, est certes bien au cœur de l’économie capitaliste, mais il est difficile dans une analyse globale de ne pas voir, aussi, les conséquences des révolutions technologiques pour les marchés du travail et l’emploi. Les évolutions de nos sociétés, enfin, le vieillissement des populations particulièrement, avec le coût croissant de la médecine, sont aussi une cause des difficultés des États sociaux et de leurs financements. Le pari d’un retour aux États-nations n’est pas une garantie – loin de là – qu’ils sauraient mieux maîtriser les évolutions du capitalisme et mettraient leurs populations à l’abri dans le monde d’aujourd’hui. Ce sont, entre autres, autant de débats que ce livre invite à mener.

Alain Bergounioux