Éducation et question sociale au XIXe, par ROBERT CHAPUIS


S’il est vrai, comme le dit la chanson, que Charlemagne inventa l’école, il faut attendre la Révolution française pour qu’elle devienne l’affaire du peuple. Le XIXe siècle est ainsi devenu celui de l’Instruction publique. Et l’éducation est au cœur du combat des socialistes.
À propos du livre de Gilles Candar, Guy Dreux, Christian Laval (dir.), Socialisme et éducation au XIXe siècle, Le bord de l’eau, 2018, 305p, 24€.Oubliant les orientations préconisées par Condorcet et Le Peletier de Saint Fargeau, Napoléon a laissé aux religieux le soin d’éduquer les enfants du peuple, préférant consacrer l’effort de l’État aux lycées et aux grandes écoles : il fallait fournir à l’administration et aux armées les personnels compétents. La Restauration redonne la primauté à l’Église sur toute l’Université. Il faut attendre 1830 pour que l’on se préoccupe sérieusement de l’éducation. Ce sera l’œuvre de Guizot au profit de la majorité « libérale », tandis que les républicains font de l’instruction un pilier de leur programme révolutionnaire. En 1848 la Seconde République donnera à Hippolyte Carnot l’occasion d’en faire un projet de loi, mais le Second Empire, avec la loi Falloux, empêchera ce retour à l’esprit des Lumières.

Éducation et société nouvelle
Le livre de Gilles Candar, Guy Dreux et Christian Laval rappelle le contexte dans lequel naît la pensée socialiste et entreprend de situer les divers courants du socialisme par rapport à l’éducation « républicaine », tout au long du XIXe siècle. Deux périodes se distinguent : avant et après les années 1860. Au début du siècle, le socialisme s’invente comme ce qu’on appellera une « utopie » pour le distinguer du socialisme « scientifique » des marxistes. La révolution industrielle, la formation d’une classe ouvrière qui prend conscience d’elle-même, le refus de la misère et des inégalités sociales appellent à rechercher une voie nouvelle au-delà d’une simple démarche républicaine. Elle demande une vision collective, ce que Pierre Leroux appelle en 1832 « le socialisme ». L’éducation devient alors « une dimension de la question sociale », soulignent les auteurs. Les projets de Saint-Simon, Fourier, Proudhon, Cabet entre autres font de l’éducation une pierre angulaire de la construction d’une société nouvelle. Ils joignent souvent la pratique à la théorie, du moins à titre expérimental. Les communautés sont réglées sur le principe de l’harmonie, ainsi Cabet crée-t-il New Harmony pour assurer l’éducation des enfants dans sa cité nouvelle de l’Indiana. L’école est ouverte à tous selon des pédagogies variées : enseignement mutuel ou simultané, intégral ou spécialisé. Les théories varient, mais tous s’accordent pour donner une grande importance au corps, au travail productif, à la mixité, à l’affectivité, celle du maître comme de l’élève. Les enseignants sont « mères et pères des générations humaines » (V. Considérant). Il s’agit d’instaurer une école socialiste dont la morale rompt avec celle que la religion impose dans l’école officielle.

Si Marx approuve les initiatives de Robert Owen pour les enfants d’ouvriers, il récuse toute forme d’éducation universelle. Pour lui, dans une société capitaliste, l’école est un dispositif d’intégration des enfants de la classe ouvrière dans le système d’exploitation et d’aliénation de la bourgeoisie. Il vaut mieux mettre les enfants au travail pour qu’ils partagent la condition ouvrière. C’est dans une société libérée par la révolution prolétarienne que l’école pourra former des hommes nouveaux. Des marxistes comme Jules Guesde seront longtemps réticents devant le développement de l’école primaire issue des lois de Jules Ferry.

Jaurès et l’éducation
La synthèse viendra là encore de Jaurès pour qui l’éducation est nécessaire à la prise de conscience de l’oppression capitaliste. Il faut assurer les bases d’une conscience socialiste et c’est le rôle essentiel des instituteurs et des institutrices. Il rejoint ainsi l’action de républicains dans les années 1860, tels Jean Macé, le fondateur de la Ligue de l’enseignement. Il soutient l’action de Ferdinand Buisson qui voit dans l’école la base d’une république sociale nourrie par une morale laïque que l’obligation et la gratuité scolaires permettent d’inculquer à tous les enfants.

On trouvera dans cet ouvrage les documents les plus utiles sur les perspectives et les théories des socialistes au XIXe siècle en matière d’éducation. Ce sont les titres des deux premières parties. On trouvera ensuite des « moments » importants  – la Commune, les lois Ferry… –, puis des « lieux » significatifs – l’action des Bourses du travail, les choix de la social-démocratie allemande face à l’école prussienne… Viendront pour finir une série de portraits où les noms les plus connus (Saint-Simon, Proudhon) voisinent avec d’autres qui le sont moins, sinon par les spécialistes (Lefrançais, Francolin, Paul Robin, Francisco Ferrer…) et des personnalités connues au-delà de leurs conceptions éducatives (George Sand, Louise Michel, Charles Péguy, Durkheim…). Il est important de relire aujourd’hui leurs propos sur le rôle de l’éducation dans la construction d’une société nouvelle. À l’heure où l’on s’interroge sur la pertinence du socialisme dans sa version social-démocrate, il est bon de retrouver les racines de cette vision du monde qui relie l’émancipation individuelle à l’émancipation collective. La relecture d’un passé qui était soucieux de modernité peut nous aider à entrer dans notre propre modernité, au nom des valeurs qui ont fait et continuent de faire le socialisme.
Robert Chapuis
Article paru dans L’OURS 478 mai 2018