Ce petit livre, qui réunit les contributions de six chercheurs en science politique, mène une réflexion sur la situation actuelle des partis politiques en France et sur leurs évolutions. Le titre est volontairement ambigu, car plutôt que de la fin des partis, il s’agit de l’analyse de leurs mutations. Les bouleversements électoraux et politiques de 2017, avec l’effondrement électoral du Parti socialiste et l’affaiblissement de Les Républicains, face à des partis  de type nouveau, « partis personnels », « partis-entreprises », ont montré l’importance des changements et la réalité d’une crise politique.

À propos du livre de : Igor Martinache et Frédéric Sawicki (dir), La fin des partis ?, PUF, La vie des idées, 2020, 99p, 9,50€

Article publié dans L’OURS 497, avril 2020, page 1.

Les auteurs ne cachent pas que l’avenir des partis est incertain et aucun ne se risque à dessiner ce qu’il sera. Comme l’écrit Rémi Lefebvre dans la conclusion de son chapitre : « Tout laisse à penser que les formes de collectivisation des ressources politiques sont appelées à évoluer. La question est de savoir vers quoi… » Cependant ces différentes études permettent d’établir plusieurs enseignements utiles.

Quelle typologie des partis ?

La «présidentialisation », étudiée par Frédéric Sawicki, est un facteur évidemment important dans les évolutions des partis. Elle a renforcé la «personnification» de la vie politique à l’œuvre dans toutes les démocraties occidentales. Mais, avec le « fait majoritaire », conforté par le mode de scrutin pour les élections législatives – hormis les deux années 1986-1988 – la présidentialisation a favorisé la longue domination de deux partis de gouvernement dans leurs camps depuis 1974, le Parti socialiste à gauche, le Rassemblement pour la République, devenu UMP en 2002, puis Les Républicains, à droite. Ce sont pour ces deux formations que s’applique surtout la notion de « parti attrape-tout » définie par le politologue Otto Kirchheimer dès les années 1960. Nous nous sommes ainsi éloignés des modèles plus anciens des « partis de masse » et des « partis de cadres », élaborés par Maurice Duverger la décennie précédente. Plus récemment, les politologues Richard Katz et Peter Mair ont avancé l’idée d’une « cartellisation » des partis – toujours les partis de gouvernement – qui assureraient désormais leur domination politique de l’appropriation, pour l’essentiel, des ressources étatiques. Un écart grandissant se serait ainsi constitué entre les citoyens et les partis, ceux-ci remplissant mal leur fonction de médiation sociale. Cette théorie est discutée. Elle s’applique inégalement à l’ensemble des partis, dont le nombre a cru. Et même les « partis cartels » effectuent toujours le travail indispensable d’implantation locale.

Cela dit elle éclaire une dimension des évolutions actuelles. Remi Lefebvre insiste particulièrement sur l’affaiblissement de l’ancrage social des partis et sur l’affaiblissement des correspondances entre les partis et les catégories sociales qu’ils représentaient traditionnellement. Et le fait est encore plus net pour les « partis personnels » qui ne procèdent plus de dynamiques sociales préexistantes mais réalisent des mobilisations par le haut de fractions d’électorats et qui ne peuvent donc porter que des identités politiques floues. Les fragilités actuelles des partis trouveraient ainsi leurs raisons. L’analyse serait toutefois à nuancer, car les nouveaux partis ou mouvements, La République en Marche, La France Insoumise et le Rassemblement National, à tout prendre un « parti familial », ont des électorats socialement distincts.

La réalité est plus complexe encore que le marque la théorie. De même, les tentatives d’adaptation menées par les partis pour remédier à leur faible représentativité, essentiellement, les élections primaires, ont plutôt aggravé leurs crises pour Rémi Lefebvre. Là aussi les enseignements méritent d’être nuancés. Car les primaires de 2011 et celles de 2016 n’ont pas du tout eu les mêmes effets pour les socialistes, et si François Fillon n’avait pas été rattrapé par ses « affaires », la primaire de la droite aurait été considérée comme un succès… Les élections primaires, en fait, rendent des résultats différents selon le bon ou le mauvais état préalable des partis. C’est une discussion à poursuivre avec l’auteur.

Quels clivages politiques aujourd’hui ?

Pour avancer dans la compréhension, il faut, comme le font Rémi Lefebvre et Carole Bachelot, prendre en compte les évolutions des grands clivages politiques qui fondent (et justifient) l’apparition et le développement des partis dans leurs différences. C’est, essentiellement, l’affaiblissement du clivage central entre la gauche et la droite qui amène la composition actuelle du système des partis, le déclin des uns et l’essor des autres. Deux autres clivages importants, en effet, se sont affirmés, le premier entre l’attachement à la démocratie libérale, avec ses valeurs, et une demande de démocratie autoritaire (iilibérale donc), qui se cristallise particulièrement sur la question de l’immigration et des identités, le second entre un soutien à un libéralisme économique mondialisé et un rejet de ce libéralisme, avec une volonté de protectionnisme.

L’enjeu écologique ne représente pas encore un clivage de cette nature – l’écologie est presque revendiquée par tous les partis – mais il est clair qu’il peut favoriser les partis verts qui l’ont porté depuis des décennies, et les désaccords sur le contenu des politiques concrètes créent et créeront des oppositions fortes. L’offre politique ne peut que s’adapter à ces transformations et les renforcer en même temps. Nous sommes donc dans une phase de décomposition et de recomposition des électorats et des partis.

Les partis à l’heure des réseaux sociaux

À ce fait majeur, il faut ajouter – ce qui ne donne pas lieu à une contribution spécifique dans cet ouvrage – les effets des transformations apportées par les nouvelles technologies de l’information et les réseaux sociaux dans les pratiques politiques et les formes de l’adhésion et du militantisme. Tout cela renforce des évolutions déjà anciennes. Il faut raisonner, comme le font les auteurs, en termes de transformation des partis plutôt qu’en termes de disparition. Car les fonctions qu’ils remplissent dans les démocraties représentatives demeurent, même si elles se font de manière différente. La « fin des partis » serait la fin de la démocratie représentative. Le mouvement des gilets jaunes, qui refuse la représentation, montre les apories (bien connues historiquement) de la démocratie directe.

Ces essais ne prétendent pas donner la clef pour une reconstruction politique, mais ils donnent des éléments utiles pour réfléchir à ce qu’elle pourrait être pour des partis de notre temps. Car comme l’écrivait Léon Blum au général de Gaulle, en 1942, il n’y a pas de démocratie possible sans partis politiques. Leur qualité et leur efficacité doivent donc préoccuper les citoyens que nous sommes.

Alain Bergounioux