Che Guevara, la révolution et la violence, par ERIC LAFON

Les anniversaires de l’assassinat du Che se suivent et ne se ressemblent pas. Mais son image de martyr de la révolution hante encore quelques mouvements radicaux, même si le portrait se précise. A propos des livres de Jacobo Machover, La face cachée du Che, Armand Colin, 2017, 254 p et Samuel Farber, Che Guevara. Ombres et lumières d’un révolutionnaire, Syllepse, 2017, 178p, 18€Article publié dans L’OURS 475, février 2018, page 5.

Octobre 1967, alors que les communistes dans leur diversité, post-staliniens, trotskystes, libertaires et maoïstes commencent à célébrer un peu partout en France le cinquantième anniversaire de la Révolution russe, le 15 octobre, la nouvelle de la mort d’Ernesto Guevara dit le Che, est confirmée. Mais il n’y aura que la JCR (Jeunesse communiste révolutionnaire, IVe Internationale)1 pour rendre hommage le 19 octobre à la Mutualité au guérillero et au militant révolutionnaire qu’il fut. Au PCF, on s’en tient à une courte lettre du secrétaire général de l’époque adressée à Fidel Castro. Cette dernière publiée dans un numéro de l’hebdomadaire France Nouvelle est précédée de ces quelques lignes : « On pouvait ne pas partager toutes ses conceptions de la révolution. On ne pouvait pas ne pas respecter son courage et la sincérité qu’il témoignait dans son engagement ». Inutile de préciser qu’il faut décoder ces quelques lignes à l’aune des critiques sévères que Guevara adressa à l’URSS, refusant pour sa part toute idée de « coexistence pacifique », sans oublier sa dénonciation des privilèges dont bénéficiaient des bureaucrates soviétiques.

Le dernier des révolutionnaires ?
L’année 2017, comme celle de 1967 d’ailleurs, aura vu toutefois la Révolution russe éclipser la mort du Che. Pourtant, de tous les portraits brandis dans les cortèges de Mai 68, il ne reste aujourd’hui que celui du Che. En 1997, pour les trente ans de sa mort, la chanteuse Nathalie Cardone (née en 1967) se hisse à la seconde place du Top 50 avec sa reprise de « Hasta siempre commandante » chantée en 1965 par Carlos Puebla et glorifiant le Che, tandis que la reprise par le groupe Motivés accompagne la même année et pendant un temps les cortèges de la LCR comme ceux de la CGT. Le documentaire réalisé par Tancrède Ramonet2 et diffusé sur France 5 et la récente exposition inaugurée à l’Hôtel de ville de Paris, montrent que l’image du mythe perdure. Toutefois la prédominance des représentations iconiques, propagandistes et publicitaires d’Ernesto Che Guevara ne doit pas faire oublier que l’action, les textes écrits par le révolutionnaire, son idéologie, sa biographie ont fait l’objet d’articles3, de contributions et d’études sérieuses, qu’elles soient historiques ou journalistiques.

Le Che pris aux mots

À l’occasion du cinquantenaire de l’exécution du Che par l’armée bolivienne en présence d’un conseiller américain de la CIA le 9 octobre 1967, à la Higuera, quelques ouvrages sont parus. Nous avons choisi de nous intéresser à deux livres d’anciens cubains, Jacobo Machover en exil en France depuis 1963, journaliste, universitaire et Samuel Farber, arrivé aux États-Unis en 1958, politologue, universitaire et militant de la gauche radicale américaine.

Le livre de Machover est un procès à charge, il repose toutefois sur des faits réels qui replacent l’action de Guevara en tant que guérillero et comme homme politique, communiste, au pouvoir, adepte de la terreur révolutionnaire, sans rejeter dans l’ombre ou considérer comme un détail son intransigeance et sa défense d’une répression sans concession. L’étude de Farber, sans nier que Guevara participe sans retenue aucune à la politique de terreur révolutionnaire, s’attache plus amplement au volontarisme autoritaire du Che « partageant jusqu’à la fin de sa vie la conception monolithique du socialisme soviétique de l’État à parti unique ». Loin de l’image d’un « humaniste révolutionnaire »4 ou d’un « libertaire », Samuel Farber, puisant à la source des textes et écrits de Guevara, de son action en tant que guérillero mais également comme homme politique, ministre à Cuba, dresse le portrait saisissant d’un communiste, marxiste-léniniste. Il le compare plutôt à Félix Djerzinski qu’à Trotsky, Guevara rejetant toute idée de contrôle ouvrier, toute autogestion, considérant que l’objectif est de créer une avant-garde de militants révolutionnaires disciplinés, intègres, rejetant tous privilèges (donc à l’opposé des bureaucraties communistes aux commandes dans le glacis soviétique). Sur la violence et la terreur révolutionnaires, Farber et Machover montrent un militant convaincu de leur légitimité contre le camp adverse qui ne manque pas de combattre la Révolution.

Une pensée qui néglige le contexte
Dans les chapitres du livre de Farber sur la politique économique du Che au pouvoir, comme dans celui où il étudie ses idées et sa pratique, une sentence de l’auteur revient sans discontinuer et prend corps, sentence qu’il formule ainsi dès les premières pages : « Une des caractéristiques importantes de la pensée et de l’activité politique de Che Guevara était l’absence de prise en compte des contextes politiques spécifiques comme des éléments déterminants dans l’action politique ». Les pages qu’il consacre à la période qui précède l’entrée dans le combat révolutionnaire, comme celles qui le décrivent face à ses propres échecs, à Cuba, au Congo ou en Bolivie, extirpent « le militant au parcours exceptionnel » de la gangue mythique dans laquelle ses défenseurs y compris l’ont momifié.

Découvrir ou redécouvrir ses écrits et son action à l’aune des échecs des stratégies insurrectionnelles et révolutionnaires, y compris guevariste dès lors qu’elles s’accompagnent d’un volontarisme autoritaire et répressif, ne peut que renforcer et soutenir l’idée que socialisme, démocratie, et libertés sont consubstantiels.
Éric Lafon

(1) Les militants parisiens de la JCR réunissent plus de 1500 participants pour un hommage au « Che » en présence de Alain Krivine, Maurice Nadeau, Jeannette Piekny (Jeannette Habel), et Ernest Mandel.
(2) « Che Guevara, naissance d’un mythe » a été diffusé sur France 5 le 8 octobre 2017. Ce documentaire, qui se veut une démystification, est une défense militante de Guevara. Le conseiller historique est Salim Lamrani, connu pour son soutien inconditionnel au régime castriste et ses relations avec des réseaux complotistes. Voir Rudy Reichstadt, « Conspirationnisme : un état des lieux », Fondation Jean-Jaurès, note n°11, 24 février 2015. (3) François Maspero publie fin 1965 dans Partisans « Le socialisme et l’homme à Cuba », traduit par le secteur lettres de l’Union des étudiants communistes de France.
(3) Michael Lowy, La pensée de Che Guevara. Un humanisme révolutionnaire, Syllepse, 1997 (préface de Jeannette Habel).