AccueilActualitéAnticléricalisme : une passion française ?, par ISMAIL FERHAT

Anticléricalisme : une passion française ?, par ISMAIL FERHAT

« Banquet gras », lors du vendredi saint, caricature de prêtres en corbeaux ou en ânes, critique du pouvoir de l’Église catholique… C’est peu dire que l’anticléricalisme est une passion bien présente en France. Jacqueline Lalouette, historienne reconnue de celui-ci, en propose un panorama historique dans ce premier Que sais-je ? sur le sujet, stimulant et synthétique. À propos du livre de : Jacqueline Lalouette, Histoire de l’anticléricalisme en France, PUF, Que sais-je ?, 2020, 128p, 10€

Tout d’abord, qu’est-ce que l’anticléricalisme ? L’auteure souligne que le mot est en quelque sorte le décalque du clérical « clérical », c’est-à-dire l’ensemble des personnels religieux. La frontière avec l’irréligion, parfois difficile à établir, a été affirmée dès le XIXe siècle par de nombreux anticléricaux, à commencer par Gambetta. L’anticléricalisme est dès lors et avant tout le rejet des institutions religieuses, en particulier catholiques.

Les racines anciennes d’une passion
Dès le Moyen Âge, au moment où les réformes grégoriennes renforçaient à la fois la spécificité, l’organisation et le pouvoir des clercs, ces derniers étaient la cible des fabliaux. Ceux-ci, historiettes satiriques, visaient les excès et les défauts supposés tant du clergé régulier que séculier. Derrière les moqueries, se profilait déjà la critique du pouvoir jugé envahissant des clercs. La réforme protestante se fonde partiellement sur un rejet accru de ceux-ci au XVIe siècle – un sentiment d’ailleurs présent chez certains catholiques, qui s’effrayent de la montée du contrôle social exercé par l’Église après le Concile de Trente (1545-1563). Les Lumières confirment la prégnance de l’anticléricalisme, dont la frontière avec l’irréligion est parfois ténue chez certains philosophes. Une partie de l’Église concentre les critiques, jusque dans le régime monarchique : les Jésuites, nés en 1534, sont triplement perçus comme des soldats apatrides du pape, une organisation aux ramifications supposées tentaculaires, et un groupe doté d’une soif de pouvoir jugée inextinguible. Il n’est dès lors pas étonnant qu’ils inspirent la figure de « Tartuffe » chez Molière.

La Révolution française, pour la première fois, met des anticléricaux au pouvoir. Une partie minoritaire des révolutionnaires, en particulier dans le peuple parisien, va très loin dans ce rejet des clercs – le journal de Marat, L’Ami du peuple, en étant un exemple connu. Ce sentiment peut aller jusqu’à l’assassinat pur et simple des prêtres et des sœurs, ainsi lors des « massacres de Septembre » des prisons parisiennes en 1792 ou des noyades collectives à Nantes en 1793-1794. De 1789 jusqu’à la victoire progressive des républicains dans les années 1870, les pouvoirs publics connaissent de nombreux revirements vis-à-vis de leurs rapports avec les clercs et les institutions religieuses : de la volonté de contrôle bonapartiste, qui se traduit par le Concordat, se distinguent aussi bien le soutien affiché au catholicisme de la Restauration que les ambivalences de la monarchie de Juillet.

L’anticléricalisme à l’épreuve d’une société sécularisée ?
La période de la IIIe République constitue, comme le montre solidement Jacqueline Lalouette, l’âge d’or de l’anticléri­calisme. La Libre pensée (née en 1890) et les associations rationalistes s’organisent et s’étendent. La presse satirique de gauche (ainsi L’Assiette au beurre) ne se prive pas de caricaturer et dénoncer violemment les prêtres. Enfin, la laïcisation des institutions est justifiée (aussi) par ce qui est vu comme les excès et les travers des clercs catholiques. Paradoxalement, la période post-1945 voit coexister deux tendances apparemment contradictoires. D’une part, il y a une sécularisation croissante de la société française – la pratique religieuse recule continuellement, surtout depuis les années 1960. D’autre part, une évolution « folklorique » de l’anticléricalisme est perceptible, autour de formules, de symboles et de pratiques ritualisés. Surtout, les années 1980 voient une mutation décisive : au reflux des conflits entre catholiques et une partie de la gauche – l’échec du projet Savary en 1984 en étant une borne marquante – se superpose la question de l’islam mise en pleine lumière par l’affaire des foulards de Creil en 1989. Ce nouvel enjeu divise les anticléricaux : à la crainte de stigmatiser une religion minoritaire et pratiquée d’abord par des couches populaires, s’oppose la méfiance vis-à-vis d’une foi que des fanatiques évoquent en tuant les journalistes de Charlie Hebdo pour « blasphème ».

Informé, clair et nourri, l’ouvrage de Jaqueline Lalouette permet de repérer plusieurs tendances longues de l’anticléricalisme. Citons-en trois. Des moines gloutons aux scandales d’agressions sexuelles commises par des prêtres, la moralité (douteuse) des clercs est un classique du discours anticlérical. De même, l’idée que ces derniers seraient toujours en (recon)quête d’un pouvoir (social, économique, culturel, politique) constitue un puissant levier de l’anticléricalisme. Enfin, la fortune de celui-ci est étroitement dépendante de l’état de l’Église catholique : la fin du XXe siècle montre combien le déclin des deux est parallèle.

Ismail Ferhat

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