La Jeune Garde, la gauche et la violence de rue, par Sylvain Boulouque

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Dessin de Robert Fuzier, Le populaire, 1936.

La violence et les affrontements politiques de rue ne sont pas un phénomène nouveau dans l’histoire politique de la France contemporaine.

Aux origines de la première Jeune garde
En réponse aux ligues antisémites dans la France de l’affaire Dreyfus, des anarchistes, des socialistes et quelques républicains radicaux regroupés autour du Journal du peuple fondé par Sébastien Faure n’ont pas hésité à faire le coup de poing contre les antidreyfusards. Si la violence manifestante perdure, la fièvre des affrontements est retombée jusqu’au début des années 1910 lorsque, de nouveau, au Quartier latin, l’Action française et ses camelots du roi tiennent le haut du pavé, empêchant toute expression de gauche. À cette même date, Gustave Hervé appelle dans La Guerre sociale à la fondation d’un parti révolutionnaire. Si l’expérience est un échec, un autre rédacteur de La Guerre sociale, Jean Almereyda – le père du cinéaste Jean Vigo – et quelques militants fondent en avril 1911 la Jeune Garde, destinée à chasser les monarchistes du Quartier latin. Si l’expression est née sous le Premier Empire pour qualifier les régiments de tirailleurs chargés de la protection de Napoléon après 1809, le terme correspond à un regroupement révolutionnaire, selon l’expression en usage. Il rassemble principalement des anarchistes, des socialistes et des syndicalistes révolutionnaires. Ils assurent la défense des réunions publiques et entendent empêcher les Camelots du roi de se rendre maîtres du Quartier latin. L’initiative est couronnée de succès en quelques mois. Pour encourager les militants Gaston Montéhus1 compose un chant de ralliement au titre éponyme La Jeune Garde, témoignant alors de la prophétie révolutionnaire : « Nous sommes la jeune France. Nous sommes les gars de l’avenir […] Oui nous saurons vaincre ou mourir. Nous combattons pour la bonne cause. […] Tant pis si notre sang arrose les pavés sur notre chemin […] Tant pis si la lutte est cruelle. Après la pluie le temps est beau ». La guerre met temporairement un terme aux affrontements de rue. Le congrès de Paris des Jeunesses socialistes de novembre 1920 préfigure le congrès de Tours : la majorité des Jeunesses socialistes fondent la Fédération nationale de la Jeunesse communiste de France. Elle se dote d’un nouveau journal L’Avant-garde et reprend à son compte La Jeune Garde (devenue Rouge), y ajoutant un puis deux couplets et modifiant le texte originel « Nous sommes la Jeune Garde Rouge [qui] fera trembler tous les richards ! Nous les enfants de Lénine. Par la faucille et le marteau. Et nous bâtirons sur vous ruines. Le communisme, ordre nouveau ! »2

Le PC et les JC battent le pavé
Portée par la grande lueur à l’est, dans le feu de l’action révolutionnaire, la violence militante de rue est de nouveau récurrente au début des années 1920. Outre, l’épisode tragique du meeting de la Grange-aux-Belles où deux libertaires trouvent la mort, dans lequel est impliqué directement au moins un militant des Jeunesses communistes, c’est l’année suivante que les affrontements atteignent leur acmé. Depuis plusieurs mois les rixes entre les Jeunesses patriotes et les jeunes communistes sont récurrentes. Le 23 avril 1925, Pierre Taittinger et la Ligue des patriotes organisent une réunion publique dans le bas du XVIIIe arrondissement parisien. Le Parti et les Jeunesses communistes ne l’entendent pas de cette oreille. Une contre-manifestation a lieu au son de la Jeune Garde. En toute fin de soirée, l’affrontement éclate auquel succèdent des coups de feu entraînant la mort de quatre militants nationalistes. Le quadruple meurtre entraine une tempête médiatique. Le Cartel des gauches est accusé de complaisance ; les communistes sont pointés du doigt. Si, dans l’ensemble, la gauche non communiste déplore les violences, le PC fait bloc autour des militants suspectés. La violence politique de rue demeure latente mais, comme dans les années 1910, prend un caractère plus émeutier. Les communistes fondent deux nouveaux groupes : les jeunes gardes antifascistes (pour les jeunesses) et les groupes de défense antifasciste (notamment composé d’anciens combattants et de syndicalistes) en 1926. Ces organisations sont éphémères et remplacées par le Front rouge. Entrés dans la période classe contre classe, les communistes considèrent que l’adversaire principal devient le social-fascisme. Les violences contre les réunions de la SFIO ou de la CGT se multiplient. En 1927, Léon Jouhaux ne peut prendre la parole lors d’une réunion en soutien à Sacco et Vanzetti. Deux ans après, lors d’une réunion publique, Daniel Mayer et les jeunes socialistes arrivent à repousser les assauts du PCF. L’année suivante à Lille, des unitaires tirent sur une réunion syndicale de la CGT. De l’autre côté de l’échiquier, les nationalistes ne laissent pas non plus les socialistes s’exprimer. Les étudiants de la Ligue d’action universitaire républicaine et socialiste voient leurs réunions physiquement perturbées. Son président Pierre Mendès France a ainsi été blessé en 1926.

Les TPPS de Marceau Pivert
Pour répondre aux intimidations, la SFIO se décide à organiser un service d’ordre, baptisé « groupes de défense », à usage exclusivement protecteur, qui affronte à la fois les communistes et les nationalistes dans les réunions publiques des quartiers ouvriers, et parfois aux abords de la Sorbonne. Après le 6 février 1934, les groupes de défense socialistes se renforcent. Les Jeunesses socialistes responsables du service d’ordre se font appeler la Jeune garde socialiste et reprennent le chant de Montéhus. Ils sont intégrés l’année suivante dans les « Toujours prêts pour servir » (TPPS) qui conservent initialement la dimension défensive de protection des réunions. Parallèlement, c’est au milieu des années 1930, les jeunes socialistes se dotent d’un nouvel emblème : les trois flèches3. Ce logo a été créé par Sergeï Tchakhotine qui veut créer une contre-propagande visuelle face au nazisme4. Le symbole est d’abord utilisé par le Front d’Airain, un groupe d’autodéfense protégeant les institutions de la République de Weimar et les organisations de gauche des attaques des nazis. Les trois flèches percent la croix gammée. En 1932, le symbole est repris en affiche par le SPD pour marquer son refus du conservatisme, du nazisme et du communisme. L’année suivante, Tchakhotine, qui s’est réfugié à Paris, conseille à la SFIO d’utiliser cet emblème. Fortement influencés Marceau Pivert et la tendance Bataille socialiste, les Jeunesses socialistes puis le service d’ordre de la SFIO, l’adoptent. En 1935, la SFIO l’intègre dans sa propagande5 et, en 1936, lui associe la devise « Pour le pain, la paix, la liberté ». Comme l’a montré Matthias Bouchenot, les « TPPS » sont principalement organisés d’abord dans les fédérations socialistes de la Seine et de la Seine-et-Oise avant de s’étendre au Nord. Un débat s’instaure dans la SFIO : le service d’ordre doit-il être défensif ou pratiquer « l’autodéfense active » en attaquant les adversaires des ligues ? Si la majorité du parti choisit la première option, les pivertistes, accompagnés dans les groupes d’autodéfense par des anarchistes et des trotskistes, sont favorables à la seconde. Elle conduit le 16 mars 1937 à la tragédie de Clichy lorsque le Parti social français du colonel de La Rocque y organise une réunion publique, autorisée par le ministre de l’Intérieur, le socialiste Marx Dormoy. Les TPPS rejoints par les militants communistes tentent de l’empêcher. Les forces de l’ordre protègent la réunion publique et finissent par tirer sur les contre-manifestants entraînant six morts. Les Jeunes Gardes socialistes et les TPPS disparaissent peu après, cette action ayant posé frontalement la question de la transformation de la nature du service d’ordre.

La réapparition d’une Jeune Garde antifasciste à l’extrême gauche
Cette question demeure et se retrouve à chaque pic de violence manifestante, comme lors des contre-manifestations offensives organisées le 8 mars 1971, puis le 21 juin 1973, par la Ligue communiste et les maoïstes contre les meetings d’Ordre nouveau. Dans le même temps, la chanson devenue partie intégrante de la culture manifestante communiste est reprise par une partie des manifestants à la fin des années 1960, eux-mêmes passés par les Jeunesses communistes. Oubliés jusqu’au tournant des années 2015, l’expression de « jeune garde » n’était plus qu’une référence pour les historiens et quelques anciens militants avant qu’elle ne ressurgisse en même temps que les trois flèches, d’abord aux États-Unis puis en France dans la mouvance antifasciste d’extrême gauche. L’imaginaire des années 1930 imprégnant les nouvelles générations de manière inversée. Si la Jeune Garde antifasciste, créée en 2018, fortement marquée par le néo léninisme, emprunte à l’imaginaire socialiste, les autres groupes proches de l’ultragauche, pourtant eux plus proches de l’imaginaire libertaire, utilisent le double drapeau inspiré directement d’une organisation communiste allemande « Antifaschitische Aktion » fondée en 1932 à l’Einheitsfront Aktion (action pour le front unique). Le symbole était censé proposer aux socialistes l’unité d’action contre les nazis. Leur logo modifie le sens des drapeaux qui sont tournés de gauche vers la droite. Dans ces groupes, si la culture radicale reste prégnante s’y surimposent des pratiques issues des clubs de supporters, comme les coups portés contre un adversaire au sol. Si ces pratiques superposent des formes de violences renouvelées, elles ne marquent pas réellement un retour à la violence de l’entre-deux-guerres ni même des années 1970 : elles viennent une nouvelle fois interroger la question du contingentement de la violence politique en démocratie.

Sylvain Boulouque

1. Gaston Mardochée Brunswick dit Montéhus est né en 1872. Devenu chansonnier dans les années 1890, socialiste, franc-maçon, il est connu pour plusieurs chansons telles que La grève des mères, Gloire au 17e. En 1914, Montéhus abandonne la chanson révolutionnaire pour le patriotisme. Il connaît après la guerre

des succès éphémères avec la Butte rouge, qui évoque la Première Guerre mondiale, et, lors du Front populaire, avec sa chanson Vas-y-Léon. Il meurt dans l’oubli en 1952, après avoir été décoré de la Légion d’honneur par Paul Ramadier qu’il a connu dans les années 1910.

2. Une des versions de la brochure de la chanson publiée par les Jeunesses communistes, « 8 chants de combat des jeunes prolétaires », semble-t-il de 1931, est en ligne sur https://pandor.u-bourgogne.fr/fr/archives -en-ligne/functions/ead/detached/BMP/brb2241.pdf

3. Pour de plus amples développements sur les trois flèches, voir Frédéric Cépède, « Le poing et la rose. La saga d’un logo », Vingtième siècle, n°49, mars 1996, p. 18-30.

4. Serge Tchakhokine (1883-1973), scientifique menchevik, exilé en Allemagne, membre du Parti socialiste allemand, auteur Du viol des foules par la propagande politique (1939) dans lequel il analyse les techniques de persuasion sur le comportement des populations. Arrêté en 1941, il est interné jusqu’en 1942 à Compiègne. Libéré, il travaille pour la fondation eugéniste Alexis-Carrel dont il démissionne en 1944. En 1954, il quitte la France pour l’Italie puis s’installe en URSS en 1958 où il meurt en 1973.

5. Les trois flèches deviennent l’insigne officiel de la SFIO au congrès d’août 1945.

Petite bibliographie
Philippe Oriol, Histoire de l’Affaire Dreyfus, Les Belles lettres, 2014.
Gilles Heuré, Gustave Hervé, La Découverte, 1997.
Anne Steiner, Vigo dit Almereyda, Révolutionnaire et Dandy, L’échappée, 2020.
Anne Steiner, Le goût de l’émeute, L’échappée, 2012.
Guillaume Davranche, Trop jeune pour mourir, L’insomniaque, Libertalia, 2014.
Charles Marck, Sur les routes que j’ai parcourues, Garnier, 2021.
Éric Fournier, La Critique des Armes, Libertalia, 2019.
Matthias Bouchenot, Tenir la rue. Face au fascisme l’autodéfense socialiste, Libertalia, 2014.
Chris Millington, Le Massacre de Clichy, éditions Critiques, 2021.
Bernd Langer, Antifa, Libertalia La horde 2018.