Édouard Vaillant, entre Révolution et République, par GILLES VERGNON

Un an après la parution d’une belle biographie de Jules Guesde par Jean-Numa Ducange, c’est dans la même collection que Gilles Candar, spécialiste reconnu de l’histoire du socialisme, nous propose celle d’Édouard Vaillant. Le « troisième homme », avec Jaurès et Guesde, du socialisme français d’avant 1914, est sans doute le moins connu de la trilogie.
à propos du livre de Gilles Candar, Édouard Vaillant. L’invention de la gauche, Armand Colin, 2018, 248p, 19€ (article paru dans L’OURS 481, septembre-octobre 2018, p. 7.)Il joue pourtant un rôle majeur, et tient une place originale dans ce moment qui voit la cristallisation en France du socialisme en courant politique, son investissement du Parlement et de la scène municipale et sa participation aux grandes controverses qui scandent la vie de l’Internationale (sans numéro…), celle qui devait sans doute être alors pour ses protagonistes, à l’image de l’armée française pour le jeune Charles de Gaulle « une des plus grandes choses du monde »…

Son rôle est à la mesure de son itinéraire : provincial monté à Paris, reçu ingénieur en 1862, le jeune « proudhonien » est aussi un bon germanophone qui rend visite à Ludwig Feuerbach et noue précocement des liens avec le socialisme allemand, qui en fera toujours son « homme de confiance» dans le socialisme français. « Ministre de l’Enseignement et de la Culture » de la Commune, il fréquente dans son exil à Londres les cercles « blanquistes » et sera à son retour en France en 1880 un des piliers de ce courant. Député en 1893, il sera jusqu’à la guerre un parlementaire spécialement actif, déposant moult propositions de loi, qui dessinent en creux la réalité de la future « République sociale»: une République ultraparlementaire, sans Sénat ni président, scandée par l’usage fréquent du référendum d’initiative populaire, une République qui protège par la généralisation des assurances sociales et de puissants services publics, mais aussi une République qui lutte contre l’alcoolisme par un monopole d’État sur la fabrication de l’alcool et qui promeut la chasse et la pêche, quintessence des loisirs populaires ! Mais Édouard Vaillant tient aussi une place originale dans les grands débats qui divisent les socialistes.

Comme le montre bien Gilles Candar, il parvient à couler son passé de révolutionnaire radical dans une forme démocratique. Face à la tentation boulangiste, qui séduit nombre de ses camarades « blanquistes», il se place sur une ligne de crête, refusant à la fois le ralliement à la « défense républicaine » (comme Paul Brousse) et les tentations autoritaires. Face à l’affaire Dreyfus, il se positionne comme un « dreyfusard circonspect », favorable à la défense du capitaine injustement accusé, mais défavorable à la tentation (« dreyfusiste») de faire de celle-ci le point de départ d’une recomposition politique. Finalement, jusque dans son choix final (mais était-ce vraiment un choix ?) d’approuver en 1914 la Défense nationale, ou plutôt la défense républicaine contre le militarisme prussien agresseur, Vaillant a constamment occupé cet espace original, en tous cas propre à la France, entre Révolution (révolution du passé –1789–, du présent – 1871-… et du futur) et République (République détestée –celle de Thiers –, rêvée – « la Sociale » – et réelle – la IIIe-).

C’est aussi en cela qu’il faut suivre Gilles Candar quand il fait de Vaillant un des grands artisans de ce « socialisme républicain», qui n’a jamais été une social-démocratie, qui structure la gauche française… au moins jusqu’en 2017… C’est un des enseignements de ce beau livre.

Gilles Vergnon