AccueilActualitéCarlo Ginzburg, du micro pour voir grand, par Bruno Poucet

Carlo Ginzburg, du micro pour voir grand, par Bruno Poucet

L’historien italien, né en 1939, professeur des universités à Bologne en histoire moderne, puis en Californie, invite à faire apparaître des problèmes pertinents et des questions dissimulées par une lecture des sources « par le haut » : il change ainsi d’échelle la lecture des documents, des objets et des faits. Un de ses ouvrages les plus connus, publié en italien en 1976, puis traduit en français (Champs Flammarion) s’intitule : Le fromage et les vers. L’univers d’un meunier frioulan du XVIe siècle.

Le présent livre publié en italien en 2021 a pour titre une phrase de Saint Paul « La lettre tue, l’esprit vivifie ». Il s’agit ainsi de découvrir le sens, quête que l’auteur poursuit dans une série de chapitres qui sont autant d’essais sur sa méthode. Saint-Augustin n’est pas loin, lui qui théorise une lecture allégorique de la Bible. La variété des chapitres est grande : on passe ainsi des Épitres de Saint-Paul aux Essais de Montaigne pour terminer par les rites indiens et juifs. Il est ici question de lecture lente, de lecture entre les lignes afin de chercher le sens qui échappe à première vue. Comment lire un texte ? La première partie, qui comprend huit essais, revient sur le sens de la phrase « la lettre tue, mais l’esprit vivifie ». On la trouve d’abord dans la seconde épitre aux Corinthiens (3,6), reprise par Ambroise de Milan et interprétée en 397 par Saint-Augustin dans ses Confessions (V, 14, 24) : bien comprendre les textes c’est adopter une interprétation non littérale, allégorique, sinon tout paraît absurde. C’est dire aussi que, pour comprendre un texte et lui donner sens, il faut comprendre la culture dont ce texte est issu. Et Spinoza ira plus loin en montrant que la Bible est œuvre humaine et non divine. Bref, il procède à une sécularisation du texte sacré. Tout est donc question de vocabulaire. C’est d’ailleurs ce à quoi s’emploie Marc Bloch dans Apologie pour l’histoire ou métier d’historien en montrant que le vocabulaire de l’historien s’appuie le plus souvent sur des mots usés par l’histoire et dont il faut rhabiller la signification, notamment par une approche comparative. Et Carlo Ginzburg de souligner combien, dans ses propres recherches, il est redevable des travaux de Marc Bloch. Son entreprise de microhistoire l’entraine à travailler où le hasard a sa part, de très nombreux livres à partir d’un sujet déterminé et d’essayer de comprendre la complexité d’un objet à première vue simple qui en l’est pas en réalité. Toute une réflexion est ici menée sur ce qu’est la recherche en histoire.

La seconde partie propose sept essais dont le premier est consacré à Montaigne. Comment atteindre son objet d’écriture alors que tout branle en permanence, selon son expression ? Et Carlo Ginzburg de procéder ainsi à une relecture des Essais et particulièrement de l’Apologie de Raymond Sebond dont il montre qu’elle repose sur une argumentation marrane dissimulée. Dans un autre essai, il aborde une question plus personnelle : sa judaïté. Mais, il est parfaitement sécularisé et n’a reçu aucune éducation religieuse. Pour autant, quelles traces la culture juive a-t-elle laissées sur ses enquêtes philologiques si nombreuses ? Il faut savoir lire entre les lignes pour le comprendre. Une analyse d’un ouvrage du jésuite Matteo Ricci sur la querelle des rites chinois permet de mieux saisir une redéfinition de la sphère profane et de la sphère religieuse : c’est la compréhension de la différence culturelle qui est ici en jeu. D’autres pages sont consacrées à Italo Calvino ou Walter Benjamin qui lui offre l’occasion d’une proposition : construire une expérimentation qui permettait d’aller là où Walter Benjamin n’est pas allé, en empruntant maints détours. Le dernier texte revient à la question biblique et porte sur la révélation : là encore on n’échappe pas à l’enquête philologique.

On l’aura compris : cet ouvrage reprenant des essais publiés, ou non, ici où là, est une livre de fond, très érudit dont il faut apprivoiser la lecture pour en faire ce « miel » si cher à Montaigne. Car l’auteur, friand de philologie, est un exceptionnel lecteur d’ouvrages souvent rares et oubliés, de cultures différentes : la microhistoire n’est pas ainsi l’enfermement dans un objet minuscule, mais elle ouvre à la complexité et à la diversité du réel. On apprend ainsi beaucoup… si l’on est adepte d’une certaine manière de la lecture lente.

Bruno Poucet

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