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« Les partis doivent redevenir des lieux de réflexion…» Trois questions à FRÉDÉRIC SAWICKI

Trois questions à FRÉDÉRIC SAWICKI, professeur de science politique à l’Université Paris 1. Il a dirigé, avec Igor Martinache, dans la collection « La vie des idées », un ouvrage collectif intitulé La fin des partis ? (PUF, 2020, 99 p. ) par ISABELLE THIS-SAINT-JEAN

La crise des Gilets jaunes peut-elle être lue comme un nouvel épisode de la fin des partis politiques traditionnels comme relais des aspirations des citoyens ?

Le mouvement des Gilets jaunes a une origine économique et sociale, pour reprendre le sous-titre du récent livre de Pierre Blavier (PUF, 2021) c’est une « révolte des budgets contraints », mais s’y est exprimée aussi une aspiration à plus d’égalité et plus de justice : en gros, pourquoi le gouvernement taxe-t-il le gasoil de celles et ceux qui sont obligés de se servir de leur voiture pour aller travailler ou faire leurs courses et pas le kérosène qui permet à la bourgeoisie de partir en week-end à Rome ou à Prague ? Mais, pour un politiste, ce qui est frappant, c’est la demande démocratique que les Gilets jaunes ont exprimée : d’un côté, en rejetant toute représentation et même toute délégation, de l’autre en revendiquant l’instauration du RIC. J’y vois la confirmation de l’ampleur de la défiance à l’égard des gouvernants et des institutions représentatives au sein des classes populaires et des toutes petites classes moyennes. Ce qu’enregistrent de façon répétée depuis des décennies les sondages, mais aussi les résultats électoraux (hausse régulière et continue de l’abstention, volatilité électorale, vote pour des partis ou candidats « anti-système »), à savoir le rejet des canaux de la politique « officielle », s’est incarné sur les ronds-points et dans un mouvement sans chefs ni réels porte-parole. 

Que peuvent faire les partis politiques face à cette crise ? 

Toutes les tentatives de « récupération » de ce mouvement ont été impitoyablement condamnées, signe que les partis font partie du « eux » et pas du « nous » aux yeux des Gilets jaunes. Mais en même temps les revendications exprimées sur les ronds-points comme une partie de celles qui sont apparues lors du « Grand débat » lancé par Emmanuel Macron, sont apparues clairement disparates et parfois contradictoires. Seuls, de mon point de vue, les partis politiques, comme d’ailleurs les associations ou les syndicats, peuvent jouer le rôle de fédérer ces demandes, de les mettre en forme et de les inscrire dans un projet collectif global pour, au bout du compte, les soumettre à tous les Français. Reconquérir cette fonction consistant à représenter et agréger les intérêts collectifs, et au premier rang desquels, pour les partis de gauche, les intérêts des groupes qui subissent les injustices les plus criantes, ne se décrète évidemment pas. Cela passe par un réancrage dans les catégories populaires, mais aussi dans tous les milieux militants qui se mobilisent pour imposer de nouveaux modes de consommation et de production qui protègent la planète, pour combattre toutes les formes de discrimination (racisme, xénophobie, islamophobie, sexisme…), car il me semble suicidaire politiquement d’opposer les uns et les autres. Tout cela passe par un travail « intellectuel » qui ne soit pas accaparé par des élites expertes ou savantes et plus largement par une modification des pratiques partisanes. Les partis doivent redevenir des lieux de réflexion et d’action non strictement électorale (des lieux de débat et de formation, d’élabo­ration programmatique ouverts…) tout en ouvrant leurs candidatures aux milieux populaires et aux militants engagés dans les mobilisations émancipatrices. Le cursus honorum actuel des élu.e.s des « vieux » partis (ce n’est pas le cas de LREM et ça explique sans doute le succès de 2017) est d’avoir été formé à l’université ou dans un IEP, d’avoir ensuite été recruté comme collaborateur/trice, de n’avoir eu que des activités de « gestion », dans laquelle j’inclus la gestion des campagnes électorales. Bref de bons techniciens, mais de moins en moins enracinés dans la société dans sa diversité. Cela empêche toute identification et confiance spontanée des personnes les plus éloignées socialement du monde politique vis-à-vis de leurs « représentants » et cela conduit ces derniers à partager volontiers une vision misérabiliste des mondes populaires. Emmanuel Macron est loin d’avoir le monopole du mépris et de la condescendance de classe !

Dans l’ouvrage que vous avez dirigé, les auteurs raisonnent en termes de transformation des partis plutôt qu’en termes de disparition. Mais au-delà des partis, quelles solutions démocratiques pour donner du souffle à la vie politique ?

Parmi les solutions et les revendications – qui ont été pour partie portées par les Gilets jaunes – à discuter, il y a le scrutin proportionnel, la reconnaissance du vote blanc (et donc l’obligation d’une majorité qualifiée pour valider le résultat d’une élection), éventuellement le vote obligatoire qui obligerait les partis politiques à ne pas s’adresser qu’aux électeurs les plus mobilisés. Pensons aussi au RIC, le référendum d’initiative citoyenne. Avec Terra Nova, nous avons proposé une formule qui combine cette aspiration à une reconnaissance du droit des citoyens d’interpeller le pouvoir politique avec une dimension plus délibérative : un RIC délibératif. Il y a des dangers à toute forme de généralisation du référendum, et un moyen d’éclairer les citoyens serait de tirer au sort une centaine de citoyens parmi la population qui seraient chargés de faire le bilan du pour et du contre, de rédiger et d’élaborer un argumentaire qui serait celui sur la base duquel les citoyens seraient appelés à voter, ainsi éclairés sur les conséquences du choix qu’ils auraient à faire. Je pense aussi au remplacement du parrainage par les élus par un parrainage citoyen : seuls les candidats ayant récolté la signature de 1% du nombre des inscrits pourraient se présenter ou encore à l’instauration d’un droit pour les citoyens d’indiquer sur leur feuille d’impôts, qu’ils soient ou non contribuables, à quel parti ils souhaitent que soit versée la dotation publique actuellement calculée sur la base du résultat des élections législatives. Tout ce qui pousse à rapprocher les partis et les citoyens me semble bon à prendre.

Propos recueillis par Isabelle This-Saint-Jean

1 – Cf L’Ours 497, avril 2020.

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