Vincent Auriol :
« Je ne peux séparer aujourd’hui dans mon cœur déchiré les devoirs de l’amitié affectueuse et les devoirs du Chef d’État »


Grand et tendre ami,
C’est votre « frère cadet », comme vous vouliez parfois m’appeler, qui vous apporte son adieu – un adieu d’affection, un adieu de douleur.

Le destin a voulu qu’après bien des combats et des épreuves, vous dussiez m’accompagner, certains soirs, et m’installer (vous, président du dernier gouvernement provisoire, de la République, moi premier président du nouvel État républicain, et votre ami de trente ans) dans les hautes fonctions de permanence et de vigilance républicaines et nationales. Le même destin veut qu’aujourd’hui ce soit moi qui vous accompagne vers l’éternel repos en vous apportant l’hommage reconnaissant et endeuillé de la nation.

Ce ne sont pas, en effet, seulement vos amis qui vous font cortège comme naguère, lorsque votre pensée et votre courage dirigeaient leurs efforts, ce ne sont pas seulement les combattants de la résistance, comme au moment où vous la célébriez face à vos juges, face même à l’ennemi ; c’est la France toute entière et, par dessus les frontières, tous les hommes libres du monde, précisément parce que vous étiez un grande lumière de la France…

Je ne peux séparer aujourd’hui dans mon cœur déchiré les devoirs de l’amitié affectueuse et les devoirs du Chef d’État

D’autre ont évoqué notre passé commun, où je fus le témoin constant de l’unité de votre pensée, de votre sérénité souriante devant l’outrage ou la calomnier ; rien ne vous détournait de votre œuvre et de la ligne que vous vous étiez tracée. Aujourd’hui, je suis le témoin de l’unité d’admiration de vos amis comme de vos adversaires.

Ah ! quelle leçon nous donne cette vie qui finit en inclinant devant elle presque tous les Français.

Cette leçon, Léon Blum l’avait pressentie lui-même, dans un discours à la jeunesse, quand il opposait, selon ses propres termes « à toutes les intrigues, à toutes les combinaisons, à toutes les rivalités d’un jour, qui paraissent je ne sais quel jeu de pygmées méprisable et dérisoire, une conception politique, qui englobe et unit tous les grands caractères de la personne humaine et toutes les formes de la civilisation. »

Cette haute conception des devoirs de l’homme d’État trouva peut-être son expression la plus émouvante dans un des plus beaux actes de lucidité patriotique sont j’ai été le témoin. C’était en 1938. Hitler venait d’envahir l’Autriche. Une crise ministérielle était ouverte. Léon Blum fut chargé de constituer le nouveau cabinet. Je vécus avec lui cette journée de crise. Il se refusait à faire un gouvernement de parti, même un gouvernement d’étroite coalition. Devant l’expansion hitlérienne, devant le péril de guerre, lui, le chef du Front populaire, résolut de convoquer dans la grande salle Colbert, toute l’opposition, uniquement l’opposition. Là, seul, devant une assemblée contraire, il adressa le plus pathétique, le plus déchirant appel qu’un homme ait adressé à des adversaires, pour qu’ils s’unissent à lui afin de préserver, par un gouvernement d’union, la patrie et la liberté menacées. Quant il eut fini, l’un d’eux s’écria : « Monsieur, vous êtes un grand Français ». Ce fut pourtant l’échec. À la tribune même de la Chambre des députés, il renouvela solennellement son appel, offrant de donner sur le champ sa démission e faveur d’un homme qui serait capable de réaliser mieux que lui cette union nécessaire.

Peut-on concevoir attitude plus noble ; abnégation plus grande, patriotisme et libéralisme plus élevés ? Hélas ! les passions l’emportèrent, les idéologies se heurtèrent. Ces divisions firent notre malheur. Elles faillirent causer notre perte. Osera-t-on jamais recommencer ?

JE suis fidèle à ce cercueil, fidèle à mon amitié, fidèle à ce qui fut son devoir et à ce qui demeure mon devoir, en adjurant les Français de ne pas se diviser, surtout dans la conduite de notre politique extérieure.

Toutes démocratie doit s’unir autour des intérêts permanent de la nation. Dans l’incertitude actuelle du monde, où la France doit s’efforcer de faire triompher la raison, de rétablir la confiance entre les peuples, de hâter l’organisation de la paix dans la liberté et par la liberté, en présence des dangers qui rodent autour des hommes et des peuples, j’ai le devoir de dégager de ce passé que l’amitié vient d’évoquer l’appel que mon devoir de Chef d’État est d’adresser à tous : cherchons ensemble, entre Français d’abord pour les proposer aux autres ensuite, les solutions de justice et de raison qui assureront notre bien-être et notre prospérité, qui conduiront notre pays et les vastes territoires et États qui se sont regroupés autour de lui dans notre Union française, vers leur plein épanouissement, vers leur pleine dignité, cherchons-les avec bonne foi dans la liberté et avec équité. N’allons pas les demander ailleurs, toutes faites. Le génie de la France est assez grand, son indépendance assez forte pour nous les inspirer, mais, je vous en conjure, n’attendons ni l’orage pour nous unir, ni la mort pour nous estimer. C’est pourquoi, à l’heure où ce grand Français va rejoindre pour toujours la terre profonde et paisible, je me suis efforcé de m’élever au-dessus de ma propre douleur et au-dessus même des conventions afin de demander qu’à son exemple, nous tous, nous nous élevions et nous maintenions toujours à la hauteur des devoirs de la République et du grand destin de la France, cet éternel soldat de l’idéal et de la liberté, de l’humanité et de la paix.

Le Populaire de Paris, organe central du Parti socialiste (SFIO). Directeur politique : Léon Blum, lundi 3 avril 1950