Dimanche 2 avril 1950 : Les obsèques de Léon Blum

Editorial de René Naegelen, directeur du Populaire : « Léon Blum s’en est allé. Il s’en est allé comme guidé par six chars disparaissant sous les fleurs : les témoignages de « son parti » à lui seul comme un parterre trois fois barré de rouge de nos Trois flèches, le témoignage de
« Tous ceux qui faisaient Le Populaire avec lui » et près de cent couronnes somptueuses apportées par nos sections, nos élus, des organisations ouvrières, des amis et celle de Vincent Auriol à son ami et celle du président de la République à l’homme qui a tant servi le pays ; et ces milliers de bouquets, offrandes déposées par des milliers de gens, jeunes et vieux, là où il s’était arrêté, dans notre hall du Populaire1, gardé nuit et jour dans le rigide garde à vous d’une veille d’honneur…

Il s’en est allé, précédé par cent mineurs du Pas-de-Calais qui avaient symboliquement revêtu le bleu de travail sous le casque en cuir bouilli et qui portaient la lampe du fond.

Il s’en est allé précédé de trois cents drapeaux rouges cravatés de deuil, mouvante toison, trois cents drapeaux rouges qui se sont inclinés puis redressés…

Il s’en est allé, et marchaient derrière lui, côte à côte, sous l’alternance de la pluie et du soleil, Jeanne Blum, sa femme, qui le rejoignit à Buchenwald, et Robert, son fils, et Renée, sa belle-fille, qui fut son agent de liaison sous l’occupation.

Il s’en est allé suivi des membres du comité directeur, de l’équipe du Populaire, des élus du Parti, des délégués des partis frères de l’Internationale, des hommes désignés aux postes de responsabilité, et des sections du Parti, des milliers et des milliers de militants venus des quatre coins de France.

Il s’en et allé, et du Populaire à la Concorde, à gauche et à droite, la foule s’est rangée en triples rangs, une foule respectueuse, grave et silencieuse.

C’est Paris, l’éternel et sensible Paris, qui apportait sa fervente reconnaissance à l’homme qui, tout en servant son parti, servait son pays et, par delà son pays, servait la cause commune à tous les hommes.

Nous l’avons accompagné par dizaines de milliers.

Les accents lancinants de L’Internationale que les cuivres de nos fanfares jouaient en sourdine faisaient comme une toile de fond à ce grand silence populaire.

Et le vent et le froid, et la pluie et la grêle glacées nous ont battus et transpercés. Le soleil, cependant, avait lui. Mais à l’heure dernière, le ciel s’est fait noir comme pris d’une fureur désespérée. Tandis que Daniel Mayer et Guy Mollet disaient leur douleur, le ciel tourmenté communiait avec nous.

Puis, à l’horizon, derrière l’Arc de Triomphe, le bleu est apparu, il montait, il gagnait, il revenait vers nous.

Il nous a apporté de la lumière et de la chaleur, et sa bonté, tandis qu’au loin, très loin, un nouveau trait sombre se dessinait.

Léon Blum savait que chaque étape vers le but porte sa rançon. Il nous le disait. Il était toujours prêt devant l’épreuve.

Ces signes du ciel nous ont paru comme tracés par sa main.

René Naegelen

  1. (1) Le Populaire est alors logé au 59-61, rue La Fayette, Paris 9e.
  2. René Naegelen (1894-1976), journaliste, est le directeur du Populaire.