Verdun 2016, deux peuples, une victime, par CLAUDE DUPONT

Verdun_1916_prost_krumeich_Un livre pour le centenaire de Verdun. Un de plus, dira-t-on, sur une liste déjà longue. Tout semble avoir déjà été dit. Et pourtant, l’ouvrage de Prost et de Krumeich apporte de sérieux  éléments de nouveauté.

À propos du livre d’Antoine  Prost & Gerd Krumeich, Verdun 1916, Tallandier, 2015, 320p, 20,90€

Article paru dans L’OURS n°456, mars 2016, p. 6.
Certes, on retrouve évoquées à nouveau les horreurs du front, l’angoisse, la faim, la soif, l’épuisement, les assauts meurtriers, et ces bombardements incessants dans une marée de boue, derrière des tranchées que le sol calcaire empêchait de creuser en profondeur, et qui n’étaient, la plupart du temps, que des trous d’obus reliés tant bien que mal entre eux. Mais l’intérêt principal  du document n’est pas là.

Verdun, un mythe
D’abord, c’est un livre en quelque sorte franco-allemand, non pas articulé autour de deux récits, mais issu d’une rédaction commune, un livre à quatre mains. Et c’est aussi un livre qui, au-delà du récit du combat lui-même, tente de répondre à  la  question : pourquoi Verdun est-il le mythe qui, pour ce qui concerne l’ensemble de la Grande Guerre, condense l’essentiel de la vision nationale, en France particulièrement ?
Car il convient de faire deux constats liminaires.
À Verdun, 700 000 hommes furent mis hors de combat, dont trois cent mille tués – à peu près le même nombre de chaque côté. C’est énorme. Mais ce n’est – hélas – pas le record. La bataille de la Somme, qui dura plus longtemps, fit davantage de victimes. D’autre part, l’enjeu de la bataille n’apparut pas d’emblée crucial. Si l’état-major allemand estimait que Verdun constituait un saillant menaçant l’Allemagne qu’il fallait réduire, les Français, eux, ne considéraient pas la position comme particulièrement stratégique. Au début de l’offensive, en février 1916, le maréchal Joffre avouait lui-même : « Le résultat stratégique que les Allemands peuvent en espérer m’échappe totalement. » Ce n’est donc que progressivement que Verdun prit l’ampleur emblématique que l’on sait. Et c’est à ce cheminement que s’intéres­sent particulièrement les deux historiens, en constatant que les deux adversaires ne s’accordent pas sur la durée de la bataille. Pour les Français, la bataille de Verdun dura toute l’année 1916, jusqu’à la reconquête de la quasi-totalité du terrain concédé en février. Pour les Allemands, elle s’achève en juin, date à partir de laquelle ils continuent certes à se battre à Verdun, mais en portant leurs efforts sur d’autres fronts, en particulier sur la Somme. Au début, l’état-major français songeait à ne défendre que la rive droite de la Meuse. C’est Aristide Briand, président du Conseil, qui imposa l’idée qu’il fallait également défendre la rive gauche. C’est à partir de cette décision fondatrice que Verdun devint le symbole de la résistance nationale, la terre sacrée qu’il fallait à tout prix préserver. Un élément important  vint renforcer la dimension nationale de la bataille. Les Allemands laissèrent en ligne les mêmes divisions. Les Français choisirent le principe de la rotation des effectifs. Sur la centaine de divisions françaises engagées au combat en 1916, les trois-quarts passèrent par Verdun qui devint d’autant plus vite l’emblème de la guerre nationale que les Français s’y battirent seuls, sans l’appoint de troupes alliées.

 Une bataille apocalyptique

Et puis, à défaut d’être la plus meurtrière, la bataille de Verdun fut peut-être la plus apocalyptique. C’est là qu’apparurent, côté allemand, les terrifiants lance-flammes et, côté français, les grenades à fusil et les fusils-mitrailleurs. Contrairement aux engagements les plus importants qui  impliquèrent  de larges fronts, on connut, à Verdun, une suite de combats sur de petits fronts. L’escarpement du terrain empêchant tout ample déploiement, on eut une succession d’attaques ponctuelles, sur un espace étroit, avec un pilonnage infernal par artillerie du secteur attaqué. Atroces affrontements dans la seule bataille où l’artillerie nouvelle et le combat rapproché se confondirent en permanence.
On comprend l’impact que les témoignages, directs ou littéraires, eurent sur l’imaginaire national, notamment en France où Verdun éveillait  le mélange complexe d’une mémoire de souffrance, de mort, mais aussi de fierté d’avoir tenu bon. Le militaire et le pacifique pouvaient se rejoindre pour célébrer ce moment d’un héroïsme qui ne procédait pas d’un esprit de conquête mais d’une volonté de défense et de résistance. On comprend que la mémoire ne pouvait être de même nature en Allemagne. Ce n’est que progressivement que Verdun devint un lieu emblématique du souvenir de la Grande Guerre avec, notamment, le fameux A l’ouest, rien de nouveau. Et l’avènement du nazisme fit de Verdun le symbole de l’héroïsme d’une armée trahie de l’arrière.
Curieusement, au-delà des résonances nationalistes, Verdun devint un lieu de réconciliation où se rapprochaient, par exemple, les Résistants de juin 40, et les Anciens Combattants, dont beaucoup avaient un attachement pour Pétain, le grand organisateur de la bataille, mais où pouvaient se rapprocher aussi les protagonistes eux-mêmes. On se souvient de Mitterrand et de Kohl se tenant par la main devant le Mémorial. Nos deux historiens font subtilement remarquer que Verdun  faisait des deux peuples la victime unique d’une folie meurtrière, d’un épisode cruel de cette période, de ce  renversement qui marquait désormais, dans la guerre, la suprématie de la matière sur l’homme. Une prise de conscience qui contribuait à fondre les deux peuples dans une même unité de destin.
Claude Dupont