UE : De « S’unir ou périr » à « Changer ou mourir » ? par ALAIN BERGOUNIOUX

L’année 2017 sera une année difficile pour l’Union européenne. Pas seulement parce que commenceront les négociations sur le Brexit et qu’elles révéleront inévitablement des tensions entre les États de l’Union. La crise des réfugiés, en effet, n’est pas achevée et la menace terroriste est toujours présente. Les incertitudes internationales, avec le nouveau « duo » Trump-Poutine pèseront également. Si l’on ajoute la tenue d’élections décisives dans les deux pays majeurs, l’Allemagne et la France, il n’est pas difficile de prévoir que des choix importants devront être faits sous peine d’affaiblissements supplémentaires, alors même que les partis populistes, qui contestent l’existence même de l’Union européenne, sont une force.À propos des livres de Pierre Moscovici S’il est minuit en Europe, Grasset, 2016, 280p, 19€ et Mario Telò, L’Europe en crise et le monde, Éditions de l’université de Bruxelles, 2016, 218p, 9€)
Article paru dans L’OURS 465, février 2017, page 1

Il est donc précieux de faire le point avec deux ouvrages intéressants, le premier d’un acteur majeur, Pierre Moscovici, actuellement commissaire européen aux Affaires économiques, le second d’un universitaire, grand spécialiste des questions européennes, bien connu pour ses travaux, Mario Telò, professeur à l’Université libre de Bruxelles.

Les crises de l’UE
Les deux auteurs soulignent ce que sont les acquis historiques de la construction européenne pour le rapprochement des peuples dans un continent ravagé, hier, par la guerre, la puissance économique et commerciale qui est la sienne, son rôle dans le monde pour le développement, le climat, la paix, le modèle social qui continue de la distinguer dans le monde. Mario Telo pour la qualifier parle d’une « puissance civile ». Elle n’est pas – et ne sera pas – un « État fédéral », plutôt une « entité politique régionale ». Mais la crise est patente – comme le marque le titre de l’ouvrage de Pierre Moscovici. Ou plutôt faudrait-il parler de crises qui se cumulent. Mario Telò en distingue cinq : la crise économique et sociale, depuis 2007-2008, la crise des migrants et des réfugiés, la crise terroriste et sécuritaire, une crise de légitimité démocratique, la crise du Brexit et une poussée vers la fragmentation. Ce qui fait l’influence des partis populistes, c’est l’association de ces crises, qui les amène à prospérer sur, à la fois, le rejet de l’Union européenne, et particulièrement de l’euro, et le rejet de l’immigration. C’est déjà beaucoup… Fort de son expérience, Pierre Moscovici y ajoute une description des difficultés internes qui tiennent à la manière dont ont été construites les institutions européennes de par, justement, la volonté des États. L’inachèvement de la monnaie unique sans coordination économique suffisante, la nécessité et, en même temps, la difficulté des compromis à 27 États-membres (hier à 28), la longueur des procédures, le rôle en demi-teinte du Parlement, malgré les réformes du Traité de Lisbonne, une commission qui concentre les critiques, alors que le Conseil européen est le lieu des décisions, des « marchandages » et des « chantages », écrit-il, et, enfin, selon son jugement, « le manque de hauteur de vues » de nombre de dirigeants. Le résultat est aujourd’hui une Union européenne clivée entre le Nord et le Sud, l’Est et l’Ouest et qui court de grands risques.

L’UE, une coopération régionale
L’apport propre du livre de Mario Telò est de proposer une interprétation d’ensemble en prenant une vue mondiale. L’Union européenne, en effet, est une coopération régionale. C’est-à-dire, pour reprendre la définition donnée, « une coopération multilatérale, institutionnalisée et multidimensionnelle entre des pays voisins et interdépendants situés sur un même continent ». Il y a eu plusieurs phases et plusieurs types de coopération régionale : un régionalisme autoritaire et hiérarchique dans les années 1930 et 1940, un régionalisme multilatéral à l’époque de l’hégémonie des États-Unis et du monde bipolaire jusqu’aux années 1980, un régionalisme post-hégémonique dans le contexte de la mondialisation depuis. Nous entrons, peut-être, selon l’auteur, dans un nouveau tournant historique depuis quelques années, à savoir l’émergence d’un système mondial, non seulement mondialisé économiquement, mais désormais multipolaire autour de grands États, construisant des zones d’influence. C’est la fin des illusions d’une « gouvernance sans gouvernement ». Les dimensions territoriales reprennent une importance accrue. L’alternative, désormais, sera entre le retour à des accords bilatéraux, avec une politisation accrue des relations commerciales et économiques, ou des accords régionaux plus cohérents. Mario Telò, dans la mesure où un État fédéral est impossible, conclut sur la nécessité pour l’Union européenne de penser et de mettre en œuvre une architecture institutionnelle à plusieurs niveaux, pour concilier l’extension de la construction régionale avec l’existence d’un moteur central. C’est la perspective d’une Europe en « cercles concentriques », déjà tracée par Jacques Delors.

Redonner du sens à l’UE
Pierre Moscovici arrive à une conclusion semblable. Mais la richesse de son livre est d’entrer dans le « comment », en détaillant ses analyses et ses propositions. Une première partie donne les conditions pour que l’Europe trouve la dimension protectrice qui lui manque. Il revient sur le « grand malentendu » que fut l’élargissement de l’Europe sans avoir préalablement réalisé « l’approfondissement » institutionnel qui s’imposait. Il importe aujourd’hui de pratiquer une « pause » et de définir les frontières nécessaires. Le « patriotisme européen » s’entend par une politique de la concurrence maîtrisée et plus « offensive ». L’auteur récuse le protectionnisme alors qu’une économie compétitive ne peut qu’être insérée dans les chaînes mondiales de valeur. L’urgence, évidemment, est de faire l’union de la sécurité. Les mauvaises réactions de la plupart des États dans la crise des réfugiés s’expliquent par les insuffisances de la coopération en cette matière. L’Union européenne, en tant que telle, ne sera pas une puissance militaire de sitôt, mais il faut favoriser les « coopérations renforcées », en créant, par exemple, un fonds européen de la défense.

La seconde partie porte sur la démocratisation de l’Europe. Or, l’Europe, c’est inévitablement la complexité. Plus de transparence, plus de simplification, plus de responsabilité, plus d’exemplarité sont nécessaires. Même si le commissaire européen rend compte des inerties nombreuses à surmonter, ces réformes lui paraissent possibles. Mais il faudrait aller plus loin. Il reprend des idées déjà débattues mais politiquement plus difficiles : l’européanisation des élections européennes avec des listes transnationales, un rôle accru des parlements nationaux pour contrôler (non co-décider, car cela serait affaiblir le Parlement européen), l’efficacité des politiques européennes.

La troisième partie, la plus développée, porte sur la politique économique – qui correspond à ses responsabilités dans la commission actuelle. La croissance est trop faible. Or, il n’y a pas une vraie politique économique cohérente pour limiter les déséquilibres économiques qui se sont accrus depuis 2008. Pierre Moscovici revient sur « l’austérité » imposée après 2008 par l’Allemagne, et portée par la Commission. Il admet que, même si le montant des dettes nécessitait une discipline budgétaire, les politiques imposées, au même moment, à tous les pays ont produit un ralentissement général. Il signale, cependant, que la commission a fait preuve de « tolérance » – notamment vis-à-vis de la France. La bonne utilisation des dépenses publiques est nécessaire. Mais il faut remettre en cause comme instrument la seule dévaluation interne. La priorité – à la suite du plan Juncker – doit être donnée à l’investissement au service d’une ambition industrielle renouvelée par les nouvelles technologies. Le chapitre consacré à l’euro – avec une analyse vécue de l’intérieur de la crise grecque – est plus détaillé. Il montre qu’une stratégie économique collective est possible. Le rôle de la BCE – largement dû à l’impulsion de son président Mario Draghi – a été et demeure décisif dans la sortie de crise. Il est possible d’unir la responsabilité et la solidarité. Un budget de la zone euro permettrait de le faire. Un ministre des finances de la zone euro assurerait la coordination. Les propositions s’achèvent sur les mesures déjà prises et à prendre pour la transparence fiscale et les fraudes fiscales de toute nature qui ne peuvent pas être combattues seulement à l’échelle nationale.

Quel scénario ?
Ces éléments, qui ne rendent pas compte de la diversité des analyses, permettent de voir l’ampleur de la tâche. Mais, comme l’écrit Pierre Moscovici dans sa conclusion, il faut « changer ou mourir ». C’est ce que dit, en termes plus académiques Mario Telò, qui n’exclue pas le « scénario » de la désintégration. Un échec de l’Union européenne serait un « contresens historique ». Mais pour qu’il ne se produise pas, rien ne sera donné. L’histoire est remplie d’exemples d’involution. Il faut, donc, en appeler à la volonté politique. Et, particulièrement, celle des sociaux-démocrates, trop timides, encore, trop divisés aussi, qui n’auront pas d’avenir si les politiques nationales ne trouvent pas un appui européen.
Alain Bergounioux