Stefan Zweig, l’engagement d’un antipolitique, par GILLES CANDAR

Stefan Zweig (1881-1942) est un écrivain qui, bien plus que nombre de ses pairs (Romain Rolland, Henri Barbusse, Jules Romains ou Georges Duhamel, pour ne citer que des exemples français), parvient toujours à toucher un vaste public, susciter études et recherches et inspirer écrivains et artistes de sensibilités diverses, à l’instar de Wes Anderson pour son film The Grand Budapest Hotel (2014). Sa personnalité s’est imposée comme celle d’un témoin majeur de la culture européenne de son temps et d’un écrivain à l’œuvre profuse dont chacun peut privilégier tel ou tel aspect. (A propos de Stefan Zweig et Jean-Richard Bloch, Correspondance (1912-1940), édition établie par Claudine Delphis, Dijon, EUD, 2019, 268p, 22€ et Stefan Zweig, L’esprit européen en exil. Essais, discours, entretiens 1933-1942, édition établie par Jacques Le Rider et Klemens Renoldner, Bartillat, 2020, 416p, 22€))

Article publié dans L’OURS 497, avril 2020

Claudine Delphis, professeure émérite à l’université Denis-Diderot de Paris, publie la correspondance échangée par Zweig de 1912 à 1940 avec Jean-Richard Bloch (1881-1947). Celui-ci est aujourd’hui beaucoup moins connu que son ami, mais il a joué en son temps un rôle majeur dans la vie intellectuelle et politique tout en publiant essais (Carnaval est mort, Destin du siècle…) et romans (…et Cie, La nuit kurde…) régulièrement réédités. Militant socialiste, secrétaire de la fédération de la Vienne au temps de Jaurès, officier patriote, communiste après le congrès de Tours, mais vite déçu, Bloch se rapproche grandement de l’URSS et du PCF au cours des années 1930 et de l’antifascisme, devenant directeur de Ce soir, une voix de la Résistance sur Radio-Moscou puis brièvement conseiller de la République (sénateur) après la guerre. Son parcours est donc très différent de celui de Zweig, écrivain à succès, internationalement reconnu, qui cherche à conserver une certaine distance avec l’actualité immédiate.

Zweig, Bloch, Bazalgette et Rolland
Comme l’indique Claudine Delphis, deux hommes dominent largement l’horizon de cette correspondance : Léon Bazalgette (1873-1928), le « cher ami », un « passeur » essentiel de la culture d’avant et après-guerre, et Romain Rolland (1866-1944), le « grand ami », patron vénéré du milieu intellectuel européen pacifiste et humaniste. Entre Zweig et Bloch, l’amitié survit sans trop de dommage à la Grande Guerre, mais se refroidit un peu, en profondeur, au cours des années 1930. Comme Rolland, mais de manière plus franche et ouverte, sans la griserie de l’encens continuellement reçu, Bloch donne la priorité à l’antifascisme, devenant compagnon de route puis membre du PCF, défenseur résolu de l’URSS malgré peut-être quelques doutes intimes (voir Moscou-Caucase 1934, sa correspondance éditée aux CNRS éditions en 2019). Zweig n’a évidemment aucune complaisance pour le nazisme brutal et destructeur, mais il ne peut se résoudre à se réduire à une position purement politique et militante. Quoique contraint à l’exil, il espère longtemps pouvoir garder le contact avec son public germanophone, dans l’Autriche de Schuschnigg comme dans l’Allemagne de Hitler. Il répugne à se ranger derrière la bannière de l’antifascisme, mis en scène au congrès international des écrivains de juin 1935 ou lors du 70e anniversaire de la naissance de Romain Rolland (janvier 1936), qu’il peut voir comme un instrument de l’influence soviétique. Il aime Érasme et Castellion, sujets de deux biographies qu’il publie en 1934 et 1936, et se méfie des nouveaux Calvin.

Nous ne pouvons pas ici entrer dans le détail de cette Correspondance, superbement éditée, avec une annotation des plus précises et tout l’appareil critique désirable. Peut-être Claudine Delphis aurait-elle pu transformer en introduction d’ensemble une large part de son annotation, pour donner aux informations et analyses transmises la dimension requise. Mais c’est un document capital, tout en échanges subtils et sensibles, qui est ainsi mis à notre disposition.

Zweig face au nazisme triomphant
Il en va de même de la publication très complémentaire intervenue en début d’année. Le germaniste Jacques Le Rider, éminent spécialiste des écrivains autrichiens de cette époque, et son collègue Klemens Renoldner, ancien directeur du Centre Stefan Zweig de Salzbourg, publient un ensemble d’essais, discours et entretiens de Zweig au moment du nazisme triomphant (1933-1942) qui complètent de précédentes publications. Sont réunis ici les principaux essais, discours et entretiens de la décennie 1933-1942 concernant la politique, l’exil et le destin des Juifs. L’appareil critique, présentations, notes, bibliographie, index, s’avère là aussi d’une qualité parfaite. Renoldner et Le Rider insistent sur les particularités de la personnalité de Zweig : homme de grande culture comme de grand public, attaché à une vie libre de culture internationale, l’écrivain vit difficilement la brutalité de l’époque, l’impossibilité d’être publié dans son pays d’origine, la violence déchaînée qui annihile la vie de l’esprit. Il veut garder une position réservée, renonçant à publier dans Die Sammlung, la revue de Klaus Mann car elle exprime un antifascisme trop militant. Pour autant, il ne se désintéresse pas de l’évolution du monde et cherche à faire valoir en dehors de l’engagement politique des vues humanistes.

Comme l’indiquent les deux chercheurs, Zweig cherche, comme Montaigne dont il a presque fini d’écrire la biographie au moment de son suicide, à « créer sa propre patrie, son propre monde, au-delà du temps ». Ce n’est bien entendu sans doute jamais absolument et réellement possible, surtout en 1942, et on comprend l’issue tragique de sa vie. Le « non engagement » de Zweig n’implique certes aucun désintéressement : il parle et écrit, intervient pour des œuvres sociales, esquisse un projet de revue internationale de culture juive.

Certains de ses textes sont de circonstance, d’autres étonnent par leur profondeur d’analyse (l’hommage à Joseph Roth par exemple), tous sont émouvants et permettent en effet de mieux comprendre la subtilité et la délicatesse des réflexions du grand écrivain. Par définition, elles ne peuvent déboucher sur une politique précise, et on peut penser qu’il fallait pourtant bien en faire dans ces cruelles années mais, telles quelles, les interventions de l’auteur de La Pitié dangereuse ne doivent pas être oubliées et demeurent précieuses pour la sauvegarde de l’humanité.

Gilles Candar