Socialisme, une idée de l’avenir, par ALAIN BERGOUNIOUX

Julien Wright offre une analyse originale de la nature du socialisme français dans sa période de formation, à la fin du XIXe siècle, et d’affirmation dans l’entre-deux-guerres. Il le fait à travers les rapports qu’ont pensé (et imaginé) les socialistes entre le passé, le présent et le futur. C’est une autre manière de poser le problème classique de la réforme et de la révolution très prégnant dans ce moment d’histoire.

À propos du livre de Julien Wright, Socialism and the experience of time Idealism and the present in modern France, Oxford University Press, 2017, 276p).

Article à paraître dans L’OURS 474, janvier 2018.

Comment, en effet, répondre aux exigences du présent, et le changer sans perdre une vision de l’avenir et une confiance dans les fins ? Question qui n’a pas été résolue, si l’on considère la situation actuelle du socialisme français ! Est-il possible de renouer avec une narration qui articule les différentes temporalités ? Difficile de l’affirmer. Mais encore faut-il la connaître et la comprendre.
C’est l’objet de ce livre. L’auteur procède en trois temps, qui font les trois parties du livre. Il mène d’abord une réflexion théorique sur les catégories du temps, en s’appuyant fortement sur la pensée de Walter Benjamin exprimée dans Thèses sur le concept de l’histoire et sur les penseurs juifs qui ont défini un présent chargé par l’attente du Messie et de la rédemption. Il privilégie, ensuite, l’étude de L’Histoire socialiste 1789-1900, publiée sous la direction de Jean Jaurès, qui a façonné, pour une grande part, la vision culturelle que le socialisme français a eu de lui-même. Il privilégie, enfin, quatre biographies intellectuelles de socialistes français, celle de Benoît Malon, le fondateur de La Revue socialiste, de Georges Renard, de Marcel Sembat, et de Léon Blum, le plus connu.

Changement et évolution
À la fin du XIXe siècle, les intellectuels socialistes rompent avec une vision trop abstraite des premiers socialistes « utopiques », Saint-Simon, Fourier, Cabet, Proudhon, pour faire de la révolution un changement constant, qu’ils veulent radical mais régulier, entraîné par le mouvement social lui-même. Le marxisme, influent mais discuté, conforte cette vision du mouvement de l’histoire à l’œuvre dans les contradictions du capitalisme, tout en privilégiant l’idée d’une rupture fondamentale à un moment donné. En même temps, les réalités socialistes et les données électorales ont conduit nombre de socialistes à s’immerger de plus en plus dans le présent. C’est tout le sens de l’évolution d’un Alexandre Millerand par exemple.
Pour approfondir ses analyses, Julien Wright, distingue trois échelles : celle du rapport à la tradition révolutionnaire, façonné par la Révolution française ; celle du mouvement socialiste lui-même et de sa situation concrète ; celle des individus et de leurs propres représentations de leur place dans la société et dans l’histoire. C’est souligner l’importance de la réflexion séminale de Jean Jaurès dans son Histoire socialiste, pour qui il faut saisir le temps dans sa continuité. L’idéalisme ne doit pas être contradictoire avec l’attention portée aux réalités de la vie quotidienne. C’est une pensée que l’on retrouve chez Benoît Malon et Georges Renard, qui dirigea après lui, également, La Revue socialiste.

Les horizons de Léon Blum
Léon Blum est l’héritier de cette pensée, mais il la porte plus loin, car il connaît les responsabilités et les épreuves du pouvoir. Il avait étroitement cerné le problème du socialisme, dans son ouvrage de jeunesse, Nouvelles conversations de Goethe avec Eckermann : « L’homme doit conserver sa clairvoyance de ce que vaut sa force et non s’écharner à l’irréalisable ». On comprend mieux la manière dont Léon Blum a voulu orienter l’action des socialistes, en distinguant l’exercice du pouvoir de sa conquête – horizon d’attente mais qui doit non seulement ne pas empêcher le travail concret dans le présent mais le guider. Ce sont des thèmes qui s’expriment pleinement dans À l’échelle humaine, rédigé un peu comme un testament politique dans l’incertitude qui était alors la sienne.
Ces quelques lignes suggèrent la richesse et l’intérêt de cet ouvrage. Il se situe un peu évidemment au niveau de la métapolitique, c’est-à-dire de ce qui fonde des convictions et des actions. Mais, dans les périodes de doute et de crise, cela demeure fondamental. La recherche d’un juste équilibre entre les réalités du présent et les espérances de l’avenir est toujours une exigence – et l’on pourrait dire encore plus aujourd’hui qu’hier, quand l’avenir est brouillé. Une politique pour être vraiment portée a besoin d’un but. C’est d’ailleurs le seul vrai reproche que faisait Jean Jaurès à Edouard Bernstein – avec qui il partageait beaucoup : le socialisme ne peut pas se définir seulement par le mouvement, il a besoin d’une idée de l’avenir.
Alain Bergounioux