Histoire et Mémoire : La presse socialiste et la grippe espagnole, 1918 (1)

Quelle tuile ! Un patriote comme moi qui n’accepte rien des étrangers (au pied du lit, Le Figaro, Le Gaulois, Le Cri de Paris)

Une exploration sur Gallica des collections numérisées des quotidiens nationaux socialistes L’Humanité et Le Populairefait apparaître une première mention de la « grippe espagnole » dans un entrefilet paru le 1er juin 1918 dans le journal du matin créé par Jaurès : un simple entrefilet sur la grippe à Madrid, en page 2 du journal. Force est de constater que cette épidémie, jugée grave, ne fait pas le poids face à la guerre, aux autres drames du temps, et la censure veille toujours. Déjà, on cherche à rassurer la population, on communique sur la balance malades/morts, et on cherche à faire adopter des « gestes barrières » et à fermer les lieux de rassemblements. Petit voyage dans le temps, en commençant par ce dessin de Lucien Laforge publié le 19 juillet dans Le Populaire.

Le 24 juillet 1918, Le Populaire signale que la grippe espagnole est à Berlin, où des autopsies pratiquées sur 14 « décès d’influenza » montrent la jeunesse des victimes, entre 18 et 30 ans, succombant à une pneumonie consécutive à l’infection. Le 31 août, le journal du soir constate que « La grippe espagnole grandit… : « Gannat, 30 août : […] A Sante, commune d’Échassières, sur une quarantaine d’habitants formant la population de ce village, une vingtaine ont été malades à la fois, et quatre d’entre eux sont morts. »

Il faut attendre l’édition du 11 septembre de L’Humanité pour lire l’expression « grippe espagnole » dans un petit article conscaré à une séance de l’Académie de médecine […] : « M. Roux, directeur de l’Institut Pasteur, a analysé deux notes sur la grippe espagnole dans la première, MM. Le Marc Hadour et Dénier, médecins à l’hôpital maritime de Brest, décrivent une épidémie qui a sévi récemment tant dans la population maritime que dans la population civile du chef-lieu du Finistère sur 4 838 cas il y a eu 53 décès. On a presque constamment constaté des complications streptococciques. Dans la deuxième note, MM. Antoine et Orticoni montrent que, dans les cas graves qu’ils ont eu à examiner, les malades atteints de grippe présentent presque toujours le bacille de Pfeiffer associé aux autres agents habituels des pleuro-pneumonies. »

Le 14 septembre, Le Populaire signale une nouvelle épidémie de grippe espagnole dans la province de Murcie, et à Alicante.

La première véritable description de la menace que fait planer cette épidémie est publiée dans son édition du 24 septembre. Cet article du docteur Galyen (présenté la veille dans le journal du soir comme un camarade mais sur lequel nous n’avons trouvé aucun renseignement) est consacré à « l’incorporation de la classe 1920 », et comporte une partie sur LA GRIPPE « ESPAGNOLE» :

« La grippe espagnole qui sévit depuis plusieurs mois ne saurait passer inaperçue.
Elle fait beaucoup parler d’elle ce n’est pas sans raison.
Cette épidémie qui paraît avoir fait sa première apparition en Espagne, s’est étendue au delà des frontières. La Suisse lui a déjà payé un lourd tribut.
Elle sévit également en France dans beaucoup de régions, pour ne pas dire dans toutes, notamment dans les grandes villes et les ports de mer.
La grippe qui existe partout à l’état endémique se présente dans ses manifestations sporadiques avec avec des caractères de bénignité qui la rend peu redoutable. Mais il n’en est pas de même aujourd’hui où cette maladie éminemment contagieuse a pris une forme épidémique inquiétante.
Tous les médecins, et non des moindres, ont constaté que la morbidité et la mortalité causées par la grippe se présentent avec des caractères et dans des proportions qui doivent faire réfléchir Parlement et gouvernement avant de prendre une mesure aussi grave que celle de l’appel de recrues de 18 ans.
Nous savons, d’ailleurs, que le gouvernement possède déjà, sur cette épidémie, des données précises avec statistiques éloquentes.
Nous n’insisterons donc pas sur les formes cliniques graves (de pneumonie congestive, pleuropneumonie, formes typhiques, méningées, etc…) de la grippe actuelle.
L’association du bacille de Pfeiffer, agent pathogène habituel de la grippe, de microbes, tels que le pneumocoque, le streptocoque, le bacille d’Eberth, etc. (fréquemment observée), donne à la maladie une allure maligne incontestée. Nous pourrions citer 1’opinion de personnalités médicales compétentes : professeur à la Faculté, membre de l’Académie, ou de tel médecin des hôpitaux de Paris actuellement à cinq galons qui, documentés sur l’étendue et la gravité de la grippe, sont hostiles à l’incorporation de la classe 1920. Jamais gouvernement ne fut aussi bien pourvu en compétence médicale !
Deux médecins ! Le ministre de la Guerre [Georges Clemenceau] et le sous-secrétaire du service de santé [Louis Mourier].
Si le premier veille surtout sur le moral, et le second sur la santé corporelle des poilus, ils savent fort bien que le moral est solidaire de la santé physique. Ils assumeraient une responsabilité grosse de conséquences en ne voulant pas tenir compte de la situation sanitaire actuelle, qui constitue une contre-indication formelle à la mesure projetée.
Nous espérons que la Chambre des députés, qui compte un contingent respectable de médecins, que la commission d’hygiène et, avec cette dernière, tout le groupe socialiste parlementaire, ne suivront pas le gouvernement dans le cas où, malgré la situation signalée, celui-ci voudrait procéder à l’incorporation de la classe 1920. Pas d’incorporation avant avril 1919. Agir autrement serait aller à l’encontre des intérêts de la France.
Ménageons nos forces et la fleur de notre jeunesse.
Docteur Galyen

En octobre, la situation devient plus préoccupante encore.

Le Populaire de Paris, 19 octobre 1918

« La Matinée à Paris
La grippe résiste aux mesures de désinfection et d’isolement que l’on emploie pour circonscrire son champ d’action. On nous signale qu’elle a produit, dans la journée d’hier, 117 décès.

La moyenne de la mortalité générale était à Paris, avant la guerre, d’une centaine par jour environ. La grippe toute seule est donc plus meurtrière que l’ensemble de toutes les maladies du temps de paix. Les chiffres parlent avec une véritable brutalité.

D’où vient que l’épidémie, qui étend aussi ses ravages en beaucoup de villes de province, ne sévit guère que dans les quartiers pauvres et qu’elle ne s’attaque de préférence qu’aux jeunes ou aux personnes d’âge mûr ? Il y a là un point d’interrogation susceptible d’éveiller l’esprit d’analyse des autorités médicales, dont les explications, faites jusqu’à présent à côté du réel, n’ont satisfait personne.

Nous avons donné, hier, la nôtre ; une explication de bon sens, que la censure n’a pas acceptée, parce qu’elle ne veut pas admettre raisonnablement que la guerre et ses suites sont une des causes essentielles de la propagation du fléau. A quoi bon récidiver ? »

Juste après cet article, les lecteurs sont invités à se réjouir.

« La délivrance : Il n’est pas un Français, pas un socialiste qui n’ait accueilli avec une joie profonde l’annonce de la délivrance de Lille. La grande et noble cité est particulièrement chère à tous les coeurs socialistes, parce qu’elle fut depuis les premiers temps de notre propagande un des foyers les plus ardents de la conscience prolétarienne, parce qu’avec les villes voisines de Roubaix et de Tourcoing, elle représentait une des plus vivantes agglomérations ouvrières de notre pays. »

Décompte et gestes barrières
Dans L’Humanité du 20 octobre 1918, alors que le pays est toujours en guerre, il s’agit de ne pas affoler les populations, même si la grippe est sévère. Dans un contexte où personne n’imagine de confiner les populations, avec l’annonce du bilan humain, et le rappel des « gestes barrières », la communication des autorités n’est pas sans similitude avec la gestion actuelle.

« CONTRE LA GRIPPE.
Ce qu’on peut faire. Ce qu’on doit faire
« Pour impressionnante qu’elle soit, l’épidémie de grippe qui sévit par le monde ne doit cependant pas alarmer outre mesure la population. À Paris, par exemple, le nombre des cas signalés est loin d’atteindre celui qu’on put enregistrer au cours de la fameuse épidémie d’influenza qui prit naissance en 1889. La statistique hebdomadaire des services municipaux qui indiquait un total de 989 décès pendant la première semaine d’octobre, en signale pendant la seconde 1 445, sur lesquels 472 sont dus à la grippe. Or, la moyenne ordinaire des décès en cette saison n’est que de 721. Leur nombre a donc doublé, mais il suffit de rapprocher ces chiffres, si regrettables qu’ils soient, de celui de la population parisienne pour constater qu’il n’y a pas lieu de s’affoler, et que les probabilités de contracter la maladie nouvelle, nouvelle par sa virulence pour le moins, sont fort heureusement limitées.

Il n’y a donc pas lieu de s’affoler, mais il serait cependant urgent de faire quelque chose. Et nous joignons nos objurgations à celles de nos confrères qui demandent au gouvernement ou aux autorités locales de prendre des mesures générales de nature à enrayer l’épidémie.

De tous les côtés, en Italie, en Suisse, dans les départements, aux États-Unis même, où de nombreux cas de grippe ont été signalés depuis cinq jours, on ferme les théâtres, les cinémas, on interdit les cérémonies religieuses, on évite les agglomérations qui ne sont pas absolument nécessaires à la vie de la ville. Le maire de Lyon, M. Herriot, vient de prendre un arrêté qui supprime les convois funèbres, les corps sont conduits directement au cimetière où ont lieu les cérémonies. À Clermont-Ferrand, spectacles et réunions sont interdits. Les élèves de l’École normale de garçons de Tulle et du collège de jeunes filles de Brive sont licenciés. Le préfet de l’Allier « considérant que la propagation de la grippe dans le département exige l’intervention de toutes les mesures propres à sauvegarder la santé publique », a pris un arrêté « licenciant jusqu’au 4 novembre inclus les écoles primaires, élémentaires et maternelles du département ». En outre, il « interdit jusqu’à nouvel ordre, sur toute l’étendue du département, la tenue des séances de théâtre et concerts et tous spectacles cinématographiques ou autres ». En ce qui concerne les milieux militaires, M. Mourier, sous-secrétaire d’Etat du service de santé, a interdit les visites dans les services de grippés, sauf cas d’extrême urgence.

A Genève, le Conseil d’Etat vient d’ordonner que l’entrée de tous les spectacles sera interdite aux enfants et jeunes gens de moins de dix-huit ans. Les représentations de cinémas ne pourront pas durer plus de deux heures, et les salles devront être largement aérées et désinfectées. Les écoles de Genève sont fermées, et les Service des téléphones et des tramways est très réduit.

II serait peut-être bon qu’on prît à Paris des précautions analogues. Mais que nos lecteurs ne les attendent pas pour observer, dans la mesure du possible, les soins personnels d’hygiène et d’antisepsie préventifs.

Evitez d’approcher des grippés. Lavez-vous fréquemment les mains ainsi que les dents et la bouche avec une solution antiseptique. Enduisez-vous les narines d’huile mentholée ou goménolée. Et n’hésitez pas à consulter le médecin dès le moindre malaise. R.A.

Ce qu’on fait
On nous communique la note suivante. « En présence de l’épidémie actuelle de grippe, M. Mourier, sous-secrétaire d’État du Service de Santé, vient de prendre une série de mesures destinées à remédier d’urgence à la pénurie de médecins civils. Il a décidé de mettre les médecins mobilisés à la disposition de la population toutes les fois qu’il y aura, dans une région, insuffisance de médecins civils. Les directeurs du Service de santé devront, dans le plus bref délai, donner satisfaction aux demandes qui leur sont adressées dans ce but par les préfets. Le sous-secrétaire d’État prescrit une révision minutieuse des affectations de tous les médecins, afin de procéder à une répartition plus judicieuse du personnel. Les médecins qui se trouvent actuellement à la tête de services moins absorbants ou moins chargés devront assurer des services supplémentaires, soit dans les formations sanitaires de l’armée, soit auprès de la population civile. Les spécialistes de toutes catégories devront participer, dans la plus large mesure possible, au service de médecine générale. Les médecins des classes 1888 et plus anciennes seront détachés provisoirement hors de leur résidence du temps de paix si la mesure est imposée par les besoins impérieux du moment. Enfin, le sous-secrétaire d’Etat fait appel à la bonne volonté des médecins actuellement en convalescence et dont l’état de santé leur permettrait d’assurer un service dans la locaux où ils se trouvent. J’attache le plus haut prix à l’exécution de ces prescriptions, affirme M. Mourier, dans la dépêche qu’il vient d’envoyer aux directeurs du service de santé, et je ferai procéder à des inspections fréquentes sur la bonne utilisation du personnel, et je n’hésiterai pas à prendre les sanctions les plus sévères contre les manquements qui me seront signalés » (Radio).

Dans Le Populaire du 23 octobre, un entrefilet reprenant une dépêche de l’agence Havas évoque Le grippe « allemande » : « Amsterdam, 22 octobre. D’après le Berliner Tageblatt, la kronprinzessin et ses deux plus jeunes fils souffrent de la grippe.
Les écoles sont fermées en plusieurs points de la banlieue de Berlin, en raison de l’épidémie. »

Dans L’Humanité, 24 octobre 1918.
« LA GRIPPE A PARIS. La statistique municipale qui indiquait un total de 989 décès pendant la première semaine d’octobre, et de 1445 pendant la seconde, accuse pour la troisième semaine le chiffre de 1944 décès au lieu de 721, moyenne ordinaire de la saison. A elle seule, la grippe n’a pas causé moins de 880 décès. Mais il est nécessaire d’ajouter que les statistiques accusent pour ces deux derniers jours une diminution assez notable des cas de mortalité par la grippe dans les hôpitaux. Depuis le 13 octobre on comptait une moyenne de cent décès par jour à Paris. Le relevé des décès donne pour ces deux derniers jours 170 décès seulement, ce qui fait 85 décès par jour, au lieu de 303 et 380 vendredi et samedi. 

Le préfet de police a mis des cartes de prise en surcharge ou de priorité dans les voitures de transport en commun à la disposition des médecins. 

De son côté l’Assistance publique fait appel à toutes les personnes titulaires d’un diplôme de sage-femme ou d’infirmière qui voudraient momentanément donner leurs soins aux malades. (Se présenter à la Salpêtrière, 47, boulevard de l’Hôpital)

Sur la demande de la préfecture de la Seine, M. Osborne, directeur des transports de la Croix-Rouge américaine a mis gracieusement à la disposition de la Ville de Paris neuf ambulances automobiles qui seront un précieux appoint pour nos services sanitaires.