Quel combat pour le climat ? par Claude Dupont

Klein_ToutChangerNoami Klein nous avait donné avec La stratégie du choc un livre important, qui constituait une charge percutante contre le capitalisme, contre un libéralisme effréné, et les menaces qu’il faisait courir aux démocraties. Mais, cette fois, le message passe moins bien, tant il apparaît que la lutte contre le réchauffement climatique est plutôt perçue comme une occasion que comme un objectif.

A propos du livre de Naomi Klein, Tout peut changer, Capitalisme et changement climatique, Actes Sud, 2015, 623p, 24,80€
Article paru dans L’OURS n°453, décembre 2015, page 3.

Dès le premier chapitre, on peut dire que la couleur est annoncée. Avec son talent de brillante journaliste, Naomi Klein nous convie à la conférence internationale du Heartland Institute, « le principal rassemblement des négateurs zélés de l’écrasant consensus scientifique selon lequel l’activité humaine entraîne le réchauffement de la planète », et l’on voit défiler une brochette de ce que le grand Capital peut avoir de plus réactionnaire et de plus agressif. Et quand il nous est, en plus, précisé que le « climato-sceptique » est essentiellement un individu « d’allégeance conservatrice, de race blanche et de sexe masculin », on comprend que la bataille contre le changement climatique est le dernier avatar de la lutte des classes, et le révélateur le plus sûr de sa crise finale.

Du prolétariat à Gaïa

Depuis que les révolutionnaires les plus intransigeants ont commencé à désespérer de voir le prolétariat des pays développés faire surgir le Grand soir par le simple jeu de l’affrontement des classes, ils ont cherché le salut dans des interventions extérieures. À la lecture de Fanon, on crut à la contagion universelle de la lutte des peuples colonisés pour leur indépendance, avant de miser sur une extension mondiale de la Révolution culturelle maoïste. Maintenant, s’offre un levier autrement plus puissant : la chute du capitalisme est l’unique condition de la survie de la planète. Quand la nécessité biologique s’impose, il faut s’engager sans se perdre dans les méandres et les nuances. On avait autrefois Socialisme ou Barbarie. Nous avons maintenant la Révolution ou la mort.
En cette période de sommets planétaires, il convient de lever une ambiguïté  : ou le débat est technique, scientifiquement argumenté, nimbé de toutes les nuances et de toutes les prudences dont toute recherche scientifique est l’objet, ou il est instrumentalisé – ou au moins contaminé – par des considérations d’ordre politique ou économique, que l’on soit mû par le désir de procéder à un rééquilibrage du pouvoir entre les organismes étatiques et supra étatiques, ou alléché par la perspective de créations de nouveaux emplois, comme si l’on avait trouvé, dans le changement climatique, le plan B dans la lutte contre le chômage. Avec Naomi Klein, disons que la lutte contre le réchauffement climatique présente comme une ardente obligation la relance de l’idéal révolutionnaire.
Le réchauffement climatique a été constaté. Le facteur humain entre en jeu, c’est sûr. Mais dans quelle proportion, par rapport à d’autres éléments non humains, ceux-là ? Reconnaissons de bonne foi que toute évaluation chiffrée reste hasardeuse. Et s’il est un domaine où les notions de majorité et de minorité ne fondent pas un critère décisif, c’est bien dans l’univers scientifique. Or, comme beaucoup de militants climatiques, Naomi Klein prend pour données définitives le tout haut de la fourchette d’évaluations encore souvent hypothétiques et les assène en présupposés. Et, pour « gagner la bataille idéologique de notre temps », elle fait peu de cas des efforts pédagogiques qui pourraient permettre de gagner des adeptes dans les milieux de la production. En révolutionnaire cohérente, elle pourfend tout « réformisme » qui laisserait croire qu’on pourrait associer les entreprises à une réflexion commune. Tout compromis serait trahison. Position qui peut paraître fort abrupte, même si l’auteur, et elle le fait avec une verve de bon aloi, a beau jeu d’évoquer des exemples de cynisme et d’imposture, avec certains groupes industriels dont le prétendu ralliement à la cause environnementale permet surtout de rafler de substantiels bénéfices.

Retournement des valeurs

En fait, ce livre confirme le retournement des valeurs qui ont sous-tendu si longtemps les combats progressistes. On se souvient des pages superbes de Jaurès sur la domination de la nature par l’homme. Or, ici, on a remplacé les termes de domination ou de conquête par ceux de réciprocité et d’interdépendance. Avec, bien sûr, un renversement de l’appré­hension des processus historiques. Watt est perçu comme un malfaiteur, puisqu’avec la machine à vapeur nous sommes devenus des « pilleurs de tombes », les bateaux à vapeur ayant permis « le pillage colonial de l’Afrique subsaharienne et de l’Inde ». Il importe donc, avant tout, de remettre en cause l’idéologie « extractiviste », d’en finir avec ces sources d’énergie qu’on arrache à la terre, ce qui marquerait une victoire décisive des humanistes, puisque « les répercussions économiques de l’abolition de l’esclavage se comparent à celles qu’aurait aujourd’hui une réduction radicale des émissions de gaz à effet de serre »… Que, sous l’effet des excès d’une industrialisation mal maîtrisée, des inflexions aient été nécessaires ces dernières décennies, on l’admettra volontiers, mais à condition toutefois de conserver le sens des nuances et de la mesure.
Naomi Klein compte beaucoup sur les soulèvements populaires qui, ici ou là, se manifestent contre l’atteinte à la qualité des eaux, la disparition de terres cultivables, la pollution de l’air. C’est vrai, même si ce n’est pas, en l’occurrence, les perspectives de changement climatique qui sont le levier de la mobilisation, mais les atteintes intolérables à la qualité de la vie quotidienne. Et je me permettrais de douter que les populations qui se mobilisent avec énergie souscriraient à sa thèse qui voudrait que la menace de voir disparaître l’emploi d’une région ne soit pas dramatique, dès lors qu’on affirmerait la nécessité d’instaurer un revenu minimum généralisé qui se substituerait avantageusement aux salaires générés jusqu’ici par des « boulots merdiques »…

Modestie et prudence

Une certitude : depuis soixante ans, la population mondiale a quasiment quadruplé. Les activités industrielles ont connu un développement exponentiel. Il est évident que des équilibres naturels sont menacés de se rompre de façon irréversible. Il est clair que des décisions politiques graves doivent être prises, avec le soutien des opinions publiques. D’où la nécessité de présenter les données de la situation avec le maximum de crédibilité, en évitant l’attitude du prophète inspiré, bardé de certitudes à résonances apocalyptiques, et enveloppées dans des prévisions dont la précision arithmétique n’a de scientifique que l’emballage. La prospective climatique est une démarche qui rencontre suffisamment de marges d’incertitude pour qu’on attende de ses experts une dose convenable de modestie et de prudence. La force de la mobilisation des énergies en faveur du respect de notre environnement ne nécessite pas que l’on force le trait par un bouillonnement médiatico-idéologique, où, à la fin du compte, la démarche scientifique ne saurait trouver sa place.

Claude Dupont