Quand la France y pensait toujours, par CLAUDE DUPONT

1871 : portrait de groupe des 107 députés qui voulaient poursuivre la guerre. 

A propos du livre de Fabien Conord, La France mutilée. 1871-1914 : la question de l’Alsace-Lorraine, Vendémiaire, 2017, 281p, 22€
Article paru dans L’OURS 476, mars 2018, page 4.

C’est l’histoire d’une évolution. 1870 : les Allemands sont victorieux. Le Second Empire s’écroule. Moment surréaliste. Voulant conclure la paix avec un gouvernement légitime, Bismarck laisse le gouvernement provisoire organiser des élections nationales dans un pays en partie occupé. Du moins, la situation politique est claire. Les partis sont multiples, mais deux camps se dressent l’un contre l’autre : celui de la paix face à celui de la guerre. Pour la paix, la droite, appuyée par la campagne. Pour la poursuite de la guerre, la gauche, autour de Gambetta, et soutenue par la ville. Pour Étienne Lamy, candidat républicain dans le Jura : « Une nation comme la France veut tenir la paix, non de la pitié, mais de la victoire ». Et Auguste Vacquerie, le gendre de Victor Hugo prophétise : « la paix d’aujourd’hui, c’est la guerre de demain ».

1870 : lendemain de défaite
Ce sont les héritiers des soldats de la République et de l’Empire qui veulent se battre jusqu’au bout. France de gauche contre France de droite, France laïque contre France cléricale. François-Victor Hugo écrase le trait : il s’agit d’un conflit « entre une France éminemment démocratique et l’autre, qui a pour provinces des diocèses et pour cités des clochers ». Certes, la France semble à genoux, mais que diable ! Perdre des batailles, ce n’est pas perdre la guerre, et Louis Blanc trouve des accents pré-churchilliens pour affirmer que la France peut trouver  refuge « dans les montagnes, l’océan, la Méditerranée, la flotte… » Et Rochefort d’ajouter qu’avec les cinq milliards qu’on s’apprête à verser à Berlin, on pourrait s’offrir une belle escouade de mercenaires.

Le corps électoral tranche : les royalistes, avec 400 sièges, obtiennent une large majorité. 540 voix pour la signature de la paix. 107 pour la poursuite de la guerre. « 110 voix pour l’honneur, 540 voix pour la honte », commente le député alsacien Scheurer-Kestner. On parlera des « 107 » comme on se souviendra des « 80 » qui dirent non à Vichy en 1940. « Ces 107 voix resteront légendaires » ponctue Zola. Et c’est l’histoire des 107 que nous raconte Fabien Conord, révélatrice de l’histoire d’une évolution, celle de la gauche française vis-à-vis de la Nation.

C’est la Commune qui marque la dernière manifestation du patriotisme révolutionnaire. Paris se soulève d’abord pour refuser l’humi­liation qu’accepte Thiers, cet homme qui ne va à Versailles « que pour se soumettre au Roi de Prusse » alors que Mirabeau y allait « pour commander au Roi ».Les 107, à quelques exceptions près, ne seront pas communards ou cesseront rapidement de l’être, mais beaucoup, comme Louis Blanc, Clemenceau, Edgar Quinet, Victor Schœlcher tenteront une médiation pour sauver les communards vaincus.

Les 107 les jours d’après
Deux épisodes vont témoigner, vers la fin du siècle, d’un changement de climat. Ce fut d’abord l’éclosion du boulangisme, mouve­ment « populiste et égalitariste, chauvin et démagogique », selon l’historien Bertrand Joly. Le boulangisme va brouiller les cartes en séduisant surtout à droite, mais en attirant également un certain nombre d’électeurs de gauche. Dans leur quasi-totalité, les 107 s’en tiendront éloignés et ce sont même deux présidents du Conseil issus de leurs rangs, Charles Floquet et Pierre Tirard, qui auront la tâche de le combattre frontalement. Mais, avec Boulanger, le nationalisme vire à droite – un virage que confirmera l’Affaire Dreyfus, bien qu’une partie importante des gens de gauche fût, au moins au début, hostile à la révision. L’Affaire, comme la « récupération » de Jeanne d’Arc par l’Église, vont marquer une rupture entre la nation et la gauche, d’autant plus que le marxistes, en progression constant , auront tendance à traiter la nation de « bourgeoise » et la patrie de « réactionnaire ».

Au début du XXe siècle, les rangs des 107 s’éclaircissent, et ils ne seront plus qu’une poignée – dont Clemenceau – à goûter la joie de voir le retour de l’Alsace à la mère patrie. En tout cas, si, dans les décennies précédant la guerre, la mutilation de 1870 reste une blessure vive, la volonté de revanche se fait moins prégnante. Certes, de mâles déclarations continuent de retentir, telle ce cri de Victor Hugo : « je suis de ceux qui veulent la guerre, et qui, par conséquent, veulent l’Armée ». Mais la plupart des radicaux peuvent être considérés comme des pacifistes. Ainsi, Charles Floquet, un des 107, l’affirmera en 1880 : « À l’extérieur, sans exception ni petite ni grande, nous voulons la paix internationale. » Au point que Charles Maurras accusera la IIIe République d’avoir toujours « joué la comédie de la Revanche ». La vérité est plus complexe. Henri Contamine fait bien remarquer que, sans vouloir vraiment la guerre, « la France reste enfermée dans une citadelle sentimentale sans équivalent dans le passé et dans l’avenir ». Et il remarque que cet autre 107 que fut le général Billot, devenu ministre de la Guerre durant l’Affaire Dreyfus, révéla dans l’exercice de ses fonctions « une tension permanente entre un souci de prudence et la persistance d’un ressentiment ».

En fait, l’ouvrage nous conduit à réfléchir sur les rapports entre la gauche et la nation – et la patrie. À l’heure de la mondialisation, l’attachement à la patrie ne serait-il qu’une ringarde résurgence d’un réflexe de repli frileux ou la volonté de trouver un cadre protecteur pour lutter contre la dictature de puissantes forces mondialistes ? Dominique Schnapper va plus loin :

«  Si la gauche veut rester fidèle à ses valeurs, il faut qu’elle prenne en compte la réalité de l’identification nationale ».
Claude Dupont