Michel Rocard, apolitique ?, par ARTHUR DELAPORTE

Cette première biographie posthume est dédiée à Michel Rocard par son auteur.Grand public, elle est menée en empathie et invite à interroger la nature des engagements de Michel Rocard.
À propos du livre de Pierre-Emmanuel Guigo, Michel Rocard, Perrin, Biographie, 2020, 378p, 23€)
(Voir aussi l’entretien entre Pierre-Emmanuel Guigo et Mathieu Fulla, publié sur le site de la Fondation Jean-Jaurès)

 

Article publié dans L’OURS 497, avril 2020, p. 8.

En 2016, quatre mois après le décès de Michel Rocard, Pierre Emmanuel Guigo soutenait, après son master 2, sa thèse portant toujours sur la communication de l’ancien Premier ministre de Mitterrand. Aujourd’hui maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Paris-Est Créteil, il s’est (re)plongé dans les archives publiques et privées de celui qu’il a qualifié de « chantre de l’opinion » (Ina éditions, 2013, L’OURS 428).

Son premier chapitre relate l’enfance du « jeune Rocard » (né le 23 août 1930) en une dizaine de pages, son engagement scout dans un milieu protestant. Le second retrace sa formation universitaire, à commencer par sa scolarité à Sciences po (1949). Pierre-Emmanuel Guigo est allé fouiller dans les archives de cette anti-chambre de l’ENA, Michel Rocard n’y accédant qu’à l’issue de sa troisième tentative, et a débusqué quelques appréciations, plutôt élogieuses mais pas toujours, de ses professeurs. À 24 ans, il devient secrétaire national des Étudiants socialistes qu’il avait rejoints quelques années plus tôt. Admis à l’ENA en 1956, Michel Rocard se forme à la macroéconomie qu’il enseigne ensuite, ce qui lui permet de rencontrer certains de ses plus fidèles soutiens (Roger Godino, Henry Hermand notamment). Ce passage par l’ENA le conduit en Algérie et finit de forger son opposition à la manière dont la SFIO s’empare de la question coloniale, et c’est à ce moment qu’il adhère au tout nouveau Parti socialiste autonome qui devient en 1960 le PSU.

1955, conférence de Brantig, Michel Rocard accompagne Marceau Pivert.

Du PSU au PS
La période PSU fait l’objet du troisième chapitre. D’abord sous pseudonyme (Georges Servet), Michel Rocard se révèle dans la seconde moitié des années 1960 et notamment lorsqu’il rédige « Décoloniser la province » en 1966 puis qu’il prend la tête du PSU en juin 1967. Cette période culmine avec sa candidature à la présidentielle de 1969 où il détonne et accède alors à la notoriété, malgré son faible score. Battant l’ancien Premier ministre Couve de Murville lors d’une législative partielle, il est alors élu député des Yvelines. Mais, malgré sa « phraséologie révolutionnaire », Michel Rocard est de plus en plus en décalage avec le gauchisme du PSU. Il peine à se maintenir en 1971 à la tête du parti et est battu lors des élections législatives de 1973. Il quitte la direction du PSU quelques mois plus tard, et après s’être investi dans la campagne présidentielle de F. Mitterrand « candidat de l’union de la gauche », il rejoint le PS en octobre 1974, lors des Assises du socialisme.

L’arrivée de Michel Rocard au PS, jusqu’à la présidentielle de 1981, est ainsi étudiée dans le quatrième chapitre. D’abord conciliant avec le premier secrétaire, cantonné comme expert des questions économiques, il devient progressivement un concurrent, alors qu’il conquiert en 1977 la mairie Conflans-Sainte-Honorine. Cette période du « prétendant » culmine avec le congrès de Metz en 1979. Les deux années suivantes sont celles de l’échec (appel de Conflans raté, abandon de la candidature présidentielle) face à celui que Michel Rocard décrivait en 1978 dans une lettre croustillante à Louise Beaudoin « comme un “monarque absolu”, “très infâme truand”, entouré d’une “maffia” ».

Ministre et Premier ministre
Mitterrand élu, Rocard devient ministre du Plan puis de l’Agriculture à partir de 1983. Pierre-Emmanuel Guigo traite dans le cinquième chapitre le premier septennat : les grands dossiers du ministre, la « méthode Rocard » de la négociation prolongée et révèle, à partir de carnets personnels inédits où il note tout, et en particulier les débats des premiers conseils des ministres, à quel point leur présidence était « laxiste ». Il prend le prétexte de l’élection à la proportionnelle de 1986 pour démissionner et s’organiser pour la présidentielle suivante, en fondant notamment les clubs Convaincre ; mais il se range de nouveau derrière François Mitterrand. Ce dernier réélu, il accède à Matignon.

Ces trois années constituent le sixième chapitre. Dès le début, ses proches font part de leur inquiétude, Jean-Paul Huchon le trouve trop « dispersé et sautillant, pas assez concentré ». En dépit de succès, la Nouvelle-Calédonie en est un, Michel Rocard est confronté à une impopularité grandissante qui le conduit à être remplacé en 1991. La période 1991-1994, traitée dans le septième chapitre, est celle d’une reconstruction personnelle et politique puisqu’il prend, après l’échec des législatives de 1993, la tête du PS. L’échec aux élections européennes le conduit à abandonner à nouveau ses velléités présidentielles. Le dernier chapitre aborde en une vingtaine de pages sa « retraite » tout de même très active et « politique » : député européen pendant deux mandats, puis ambassadeur, Michel Rocard s’occupe, d’Afrique notamment, et des pôles.

Rocard « apolitique » ?
Pierre-Emmanuel Guigo, qui ne réduit pas le parcours de son biographié à son opposition à Mitterrand, essaie de démontrer, c’est le fil rouge de son introduction et de sa conclusion, que Michel Rocard est un « apolitique ». Au-delà de l’affirmation surprenante, la démonstration nous a semblé inaboutie. S’il est évident que l’ancien Premier ministre a parfois eu des manières de faire de la politique non-conventionnelles, s’il a été un féroce critique du milieu politique et du système médiatique (en particulier sur la fin de sa carrière), il parait exagéré de dire qu’un ancien responsable politique de premier plan, même « technicien », engagé pendant plus de cinquante ans dans la vie politique française serait apolitique, ou alors il faudrait redéfinir ce terme.

L’intérêt de cette biographie est au contraire de mettre en évidence l’héritage politique de Michel Rocard, en s’appuyant à la fois sur l’abondante littérature universitaire, journalistique et de témoignages, sur de nombreux entretiens, la presse et les fonds d’archives dépouillés pour la thèse, ainsi que sur des documents inédits, en particulier pour les années 1980 et 1990, ce que précisent les nombreuses notes de bas de page. Centré sur l’homme politique et public, sans s’attarder sur sa vie privée, le livre retrace donc chronologiquement le parcours de celui qui ne fut pas seulement l’ancien Premier ministre de François Mitterrand.

Arthur Delaporte
Regarder l’entretien entre Pierre-Emmanuel Guigo et Mathieu Fulla