LREM : marque, marche et démarche, par ROBERT CHAPUIS

Trois chercheurs, spécialistes de science politique, enseignant à Lille ou Paris I, ont réuni une vingtaine de contributions issues principalement de journées d’étude organisées en janvier 2018. Pour éclairer et commenter le succès d’Emmanuel Macron à la présidentielle, puis celui de La République en marche aux législatives, ils se sont référés à l’entreprise. En effet le mouvement de mise « en marche », créé par Macron en moins de deux ans, s’apparente tout à fait à une entreprise dans la méthode comme dans le fonctionnement. Une start-up comme les affectionne le nouveau président. Celui-ci est d’ailleurs lui-même un homme d’entreprise dans sa démarche, sa pratique et ses convictions. La culture managériale irrigue son univers et se transmet à tous ceux qui l’accompagnent. À propos du livre dirigé par Bernard Dolez, Julien Fretel, Rémi Lefebvre, L’entreprise Macron, Grenoble, PUG, 2019, 356p, 18€)Les contributions sont présentées en trois parties, d’abord autour de l’événement, « la victoire improbable d’un candidat surdoté », ensuite avec l’analyse de son électorat, enfin à travers le mouvement lui-même : « élites, cadres et militants » de l’entreprise.

Aux origines
L’élection de Macron n’est pas due au hasard. Elle a certes bénéficié de circonstances favorables, mais elle résulte largement des erreurs et des mécomptes qui ont frappé tant la gauche que la droite. Tout commence le jour où DSK, dont le succès paraissait sinon probable, du moins possible, se voit emprisonné à New York, donc bloqué pour toute candidature. Macron a été alors utilisé par Hollande, avec le concours du premier secrétaire du PS, Cambadélis, pour bloquer des concurrents éventuels, tels que Montebourg ou Valls. Promu ministre à cet effet, il devait préparer le terrain à un second quinquennat. Macron a ainsi gagné en notoriété et en originalité. Il s’est distingué de la classe politique en place. Qui plus est, échappant aux primaires, il pouvait prendre son indépendance et mettre en place son réseau, bénéficiant notamment d’anciens soutiens de DSK.

Parallèlement la droite s’est divisée, éliminant Juppé, puis Sarkozy. En se rangeant derrière Fillon, elle subit les conséquences de son entêtement face à ses déboires financiers. Le jour venu, Hollande ayant renoncé, Macron a pu s’imposer, dans l’ambiance de dégagisme de la fin du quinquennat.

Est-ce son programme qui a convaincu ? À partir des « Macron leaks », Rafaël Cos reconstitue la genèse d’un programme qui commence dans la dénégation de lui-même, puis se poursuit selon une double démarche : celle de l’expertise, en mobilisant largement des ressources émanant du PS, et celle de l’enquête d’opinion, en s’appuyant sur les « marcheurs », notamment les jeunes. Il s’achève avec un ensemble de mesures concernant la fiscalité du capital qui révèlent le caractère néo-libéral de la démarche de Macron. S’y ajoute une communication bien ajustée. Elle présente En marche comme une nouvelle marque, couvrant ainsi d’un même voile des propositions de droite et de gauche. Deux exemples viennent à l’appui de la démonstration : la façon dont a été constitué le programme sur le handicap (valorisé par Macron lors du débat télévisé) et le réseau mis en place à Lyon et dans le Rhône par Gérard Collomb, véritable entrepreneur politique, qui réussit à faire passer les trois quarts du PS en macronie.

La seconde partie de l’ouvrage tente de définir l’électorat de Macron, à grand renfort de statistiques et de tableaux comparatifs. Idéologiquement de centre droit ou de centre gauche, « il est nettement plus homogène sur l’optimisme politique et sur l’intégration européenne ». Les législatives ont confirmé le choix présidentiel, qu’en sera-t-il à l’avenir ? Les contributeurs ne croient guère au maintien du « en même temps » : le libéralisme économique fait pencher à droite, le libéralisme culturel fait signe à la gauche. Ce jeu d’équilibre peut se briser et l’électorat Macron se réduire à sa base sociale qui est bien caractérisée : une élite plutôt aisée, diplômée, entreprenante, d’âge moyen et surtout urbaine. Si l’on se réfère aux inscrits et qu’on tient compte de l’abstention, on arrive à 15 %, soit « la proportion la plus faible depuis 1981 ». On peut penser que « comme en 1981, la vague enregistrée aux législatives en faveur du nouveau président tient pour l’essentiel à la démobilisation électorale de ses concurrents ». L’analyse d’un groupe issu d’un quartier populaire confirme la fragilité du soutien à La République en marche.

Un parti différent
La troisième et dernière partie cherche à pénétrer à l’intérieur du mouvement. Il apparaît vite que le mode d’action est celui de l’entreprise. Le président est un technocrate qui ajoute à la pratique managériale la maîtrise de la haute administration : dans les ministères cabinets réduits et directions liées au pouvoir. La REM réunit les « gagnants », soucieux d’ascension sociale ou d’efficacité. On fonctionne en ligne et le militant doit produire des résultats : « le cursus honorum qui spécifie cette organisation ne passe pas par l’acquisition d’une légitimité électorale ni par l’élection, mais par la visibilité de soi qui s’acquiert au gré des quantités d’actions produites maintenant au titre de La République en marche ». Cette logique est nouvelle en politique, elle attire de nouvelles couches de la société : des jeunes, des femmes… Si l’on considère les élus, les ¾ sont plus ou moins novices. Ceux qui connaissent l’entreprise s’y engagent facilement, à la différence d’autres partis. Néanmoins LREM a bénéficié de l’expérience d’élus du PS, plus proches idéologiquement de Macron et soucieux de se rapprocher d’une société civile plutôt rétive aux anciens partis. Rémi Lefebvre esquisse « une sociologie de cette migration partisane », qui vient de loin en raison de la déliquescence des vieux partis (PRG, PS), mais aussi pour échapper à une professionnalisation de la vie politique aux débouchés de plus en plus aléatoires.

Ce livre est utile. Il sert d’introduction à des études plus approfondies sur un mouvement qui représente une sorte de défi pour la science politique. Sa nouveauté est-elle durable ? Il était difficile en janvier 2018 de répondre à cette question. Les élections européennes ont maintenu la question ouverte. Les municipales apporteront sans doute des éléments de réponse. Quoi qu’il en soit, au regard de l’évolution d’autres pays européens, on voit bien que nos sociétés appellent à une nouvelle donne politique. Le populisme s’inscrit désormais dans le système politique. Pour éviter toute dérive qui déboucherait inévitablement sur un régime autoritaire, quelle est l’alternative ? C’est une question vitale pour la social-démocratie.

Robert Chapuis