L’OURS au théâtre : Journal théâtral été 2016, in, off, out, par ANDRE ROBERT

D’Avignon à Lanester, un été de découvertes. Tout commence en très grande qualité par la mise en scène qu’a réalisée Xavier Gallais au Conservatoire national d’art dramatique avec les élèves de troisième année : A little too much is not enough for us, un montage extrêmement intelligent et théâtralement réussi d’extraits de grands auteurs anglo-saxons (Thoreau, Roth, Albee, Kerouac, Hammett, Melville, O’Neill, etc.) et d’inter­views de protagonistes en vue de retracer un aspect des soixante dernières années de la vie politique américaine. Le centre de cette création de six heures (qui passent finalement très vite) est constitué par une revisite de l’affaire Rosenberg, mise en parallèle avec le procès des sorcières de Salem comme matrice des démons obscurantistes de l’Amérique contemporaine.

La force du spectacle tient au fait qu’il prend à bras le corps contradictions et complexité, la culpabilité des Rosenberg étant aujourd’hui connue et non déniée comme ce fut le cas jadis dans la pièce bien-pensante et ultra-conventionnelle d’Alain Decaux, Les Rosenberg ne doivent pas mourir. Ici, la conscience d’une réalité tortueuse amplifie l’intérêt de la représentation où le jeune professeur parvient à révéler le tempérament hors pair de plusieurs élèves qui seront bientôt sur nos scènes. Spectacle encore plus éphémère que ceux donnés habituellement dans les théâtres, puisque joué seulement trois soirs, ce qui ajoute à sa puissance émotive.

Journée d’un festivalier ordinaire

Festival d’Avignon, journée d’un festivalier ordinaire, mêlant in et off dans des choix forcément arbitraires au sein de ce dernier, vu l’emporium immense qu’il constitue (1500 spectacles). Dans le off, Les Fâcheux, première comédie-ballet de Molière (1661), généralement peu jouée, ici interprétée par la compagnie MF Productions, respecte à la fois complètement le texte en alexandrins et modernise les situations de manière très drôle et enlevée, également apte à parler aux scolaires1. Au Théâtr’Enfants, Me Taire, produit par le théâtre du Phare, nous parle, à travers la prestation d’une comédienne de talent (Olivia Dalric), de vies de jeunes femmes aux destins divers, issues de favelas brésiliennes. Indéniablement intéressant mais ne pouvant convenir à de jeunes enfants que par de longs détours pédagogiques…

Dans le in cette fois, la compagnie La Piccola familia, qui s’est fait connaître ces dernières années par une mise en scène remarquée du Henry VI de Shakespeare, aborde chaque midi une phase de l’histoire du Festival, en 16 épisodes distincts (Le ciel, la nuit et la pierre glorieuse2). Ce jour-là, c’est précisément l’histoire du off qui est l’objet de la représentation, façon théâtre de tréteaux, avec – à côté des comédiens de la troupe – la participation d’amateurs et de citoyens, confirmant l’idée précieuse de théâtre citoyen. Jean Vilar, si injustement vilipendé en 1968, reste ici la figure marquante, se réjouissant de l’émulation in/off. Enfin, le soir, dans le très in Palais des Papes, Les Damnés, d’après Visconti, mis en scène de manière très rigoureuse par Ivo van Hove, voient le retour de la Comédie française au Festival. Après le funeste 14 juillet à Nice, il sera impossible d’effacer de nos mémoires l’image du SA braquant son arme sur les spectateurs comme ponctuation de la pièce3.

Enfin, contraste, au tout petit festival du Pont du Bonhomme près Lanester, que la compagnie de L’Embarcadère organise pour la dernière fois après 20 années (faute de renouvellement de sa subvention), L’histoire du soldat de Ramuz et Stravinsky permet d’apprécier, entre autres excellents comédiens et musiciens, Jean Le Scouarnec, personnalité du théâtre en Bretagne. Du théâtre et de l’art comme biens civilisationnels inaliénables, partout et toujours.

André Robert

(1) Spectacle en tournée à Challans (85) le 29.09, Jurançon (66) le 25.11. 2016, Cabestany (66) le 27.11.2017. Spectacle encore disponible à l’achat par les collectivités.

(2) D’après Emmanuelle Loyer et Antoine de Baeque, Histoire du festival d’Avignon, Gallimard, 2016.

(3) À la Comédie française, salle Richelieu, en 2016-2017.