Le parti de François Mitterrand, par Fabien Conord

couv_PS_71-81_SiteÀ la une du numéro de L’OURS de rentrée Le parti de François Mitterrand, un article de FABIEN CONORD à propos de l’ouvrage publié sous la direction de Noëlline Castagnez, et Gilles Morin, Le Parti socialiste d’Épinay à l’Élysée 1971-1981 (Rennes, PUR, 2015, 320p). Lire cette article.

Les actes du colloque organisé sur le PS de son congrès d’Épinay-sur-Seine à l’entrée de François Mitterrand à l’Élysée offrent une «Histoire de dix ans » du socialisme français, pour reprendre le titre d’un livre d’une grande figure de la gauche française du XIXe siècle, Louis Blanc.

L’ouvrage s’inscrit dans une série de colloques, publiés pour la plupart aux Presses universitaires de Rennes et avec souvent les mêmes auteurs sur le PSU et/ou les années 1970 (même si les actes du colloque sur le Programme commun sont finalement peu cités). Il est globalement bien édité, malgré quelques coquilles qui restent (notamment page 73 où l’organe du PS s’appelle Le Point [sic] et la Rose et où la prise de la Bastille a lieu en…1879 !). Quelques annexes auraient pu être utiles : s’agissant d’un parti politique, la liste de ses congrès avec les résultats enregistrés par les différentes motions n’aurait pas été incongrue. De même, un rapide rappel de ses scores électoraux permettrait de souligner l’essor que le PS connut durant cette décennie. Il est vrai que l’objectif des auteurs n’est pas tant de restituer l’histoire intérieure du Parti socialiste, de son implantation électorale et de ses conflits que d’analyser son rapport à la société, dans une décennie qui le voit nouer ou retisser des liens étroits avec des forces sociales en pleine mutation et se saisir de dynamiques culturelles particulièrement fécondes.

Personnalisation et amalgame
Plusieurs communications confirment, à travers des focales différentes, que le PS est, de plus en plus, le parti de François Mitterrand (Pierre Simon, Noëlline Castagnez, Pierre-Emmanuel Guigo). La personnalisation du pouvoir, assez logique en Ve République (Gérard Grunberg y revient en conclusion), est visible au travers de la communication mais aussi des rapports qu’entretiennent les courants avec la direction nationale et même de l’écriture de l’histoire socialiste, dans laquelle s’inscrit le premier secrétaire (y compris de manière vestimentaire !) et qui converge vers lui dans un exercice d’écriture qui n’a parfois rien à envier à d’autres partis pourtant dénoncés par les socialistes pour cette pratique…

Gilles Morin illustre à travers l’exemple des élus départementaux la réussite relative de l’amalgame, pour employer un terme d’histoire militaire, entre anciens de la SFIO (parfois après un détour par le PSU) ou des clubs et nouveaux venus, et souligne à cet égard la capacité du PS à faire place à « une génération politique entièrement nouvelle ». Plusieurs éclairages régionaux sont bienvenus, présentant des situations relativement diverses de surcroît (Bretagne avec François Prigent, Seine-Maritime par Antoine Rensonnet, Bouches-du-Rhône avec Anne-Laure Ollivier) ; l’équivalent reste à faire sur les régions industrielles du Nord et du Nord-Est ou sur le grand quart Sud-Ouest de la France.

Captation et mutation
Dans une optique d’analyse du rapport du PS à la société, il est profondément regrettable, mais malheureusement surprenant ni au regard de la recherche universitaire ni à celui de l’évolution contemporaine du PS que l’ouvrage dresse le portrait d’un parti sans ouvriers ni paysans, même si les deux communications portant sur la CGT durant la période considérée (Michel Dreyfus) et sur les rapports entretenus par le PS avec Force ouvrière (Karel Yon) permettent d’effleurer les questions ouvrières… D’autres thématiques trouvent en revanche leur place (les femmes avec Bibia Pavard, les chrétiens avec Vincent Soulage). Le PS parvient à capter leurs aspirations et à capitaliser ses relations nouvelles avec deux groupes qui connaissent durant les années 1960 et 1970 de véritables bouleversements (l’essor et les transformations du féminisme, les lois Neuwirth et Veil, les suites du concile Vatican II). Cette attention nouvelle du Parti socialiste aux sensibilités chrétiennes participe d’une profonde mutation dans son rapport à la société, qu’analyse Ismail Ferhat en travaillant sur la galaxie laïque, investie de manière inégale et parfois concurrente par les différents courants. Il montre que le rapport du PS à la laïcité se fait plus « ambivalent » au cours de la décennie, fragilisant progressivement, fût-ce de manière encore discrète, l’un des piliers de sa culture politique jugé encombrant par certains de ses nouveaux membres.
Le rôle de l’État, longtemps négligé dans l’histoire du socialisme, est désormais objet d’intérêt. Marc Lazar insiste sur la fécondité de cette thématique, que déclinent aussi Mathieu Fulla et Matthieu Tracol en étudiant la réflexion des socialistes sur la crise économique, qui illustre le rôle central de l’État encore perçu comme acteur national indépendant plus que comme déclinaison d’un cadre européen contraint mais aussi la prise en compte toujours évidente des réflexes macroéconomiques et l’espoir placé dans le partage du travail. Gilles Vergnon montre d’ailleurs l’intérêt limité des socialistes pour les évolutions de leurs partis frères en Europe, le PS célébrant certes les pionniers du retour à la démocratie dans les pays méditerranéens mais négligeant de réfléchir au recul des social-démocraties nordiques et envisageant de toute façon davantage son avenir dans le cadre d’une politique de « rupture » à l’échelle nationale que dans un horizon européen.

Un contexte favorable
Cette histoire de dix ans s’inscrit dans un contexte favorable au PS, que Gérard Grunberg note en conclusion, signalant la crise qui affecte alors avec des modalités diverses l’Église catholique, l’État gaulliste et le Parti communiste. Leurs déçus rejoignent pour beaucoup les rangs des militants ou électeurs socialistes, contribuant à la transformation profonde d’un parti qui engage durant cette décennie des mutations sociologiques qui en font progressivement un parti de classes moyennes attachées au libéralisme culturel.

Fabien Conord

À propos de Noëlline Castagnez, Gilles Morin (dir.), Le Parti socialiste d’Épinay à l’Élysée 971-1981, Rennes, PUR, 2015, 320p, 18€

Article publié dans L’OURS 451, septembre-octobre 2015, page 1.